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Conférence sur la croissance de l’amour chez sainte Thérèse de Lisieux

Conférence


Aimer jusqu’à mourir d’amour

La croissance de l’amour chez sainte Thérèse de Lisieux

Le but de notre réflexion n’est pas d’essayer de reconstituer l’évolution spirituelle de sainte Thérèse mais d’observer plutôt l’apparition progressive des notes et des traits qui vont peu à peu constituer cette ‘Science de l’amour’ pour laquelle, nous semble-t-il, l’Eglise l’a déclarée Docteur. Nous nous servirons pour cela uniquement des Manuscrits (A, B et C), considérant qu’écrits dans les trois dernières années de la vie de Thérèse, ils expriment une âme spirituellement mûre et offrent ce fait rare dans l’histoire de la spiritualité d’un saint relisant sa propre vie dans une perspective spirituelle (seules, à notre connaissance, les Confessions de saint Augustin proposent une telle anamnèse). Thérèse, dans les dernières années de sa vie, est en effet capable de faire mémoire de son existence en vérité, à la lumière des Ecritures reçues dans l’Esprit. Cette relecture est théologale : en elle, Dieu se dit, lui qui, consummant sa vie, lui donne de devenir parole de Dieu et de l’attester. La sainteté qui s’y reflète, nous encourage à prendre au sérieux l’interprétation que Thérèse nous donne et donc à ne pas chercher à interpréter son texte mais à nous appuyer sur lui afin d’y trouver, pour notre propre vie, un surcroît de confiance et d’abandon à l’amour.

I. Les premières grâces

Une grande grâce : la première grâce mentionnée par Thérèse consiste dans le désir ‘téméraire’ qui la saisit quelques années avant de rentrer au Carmel de ‘devenir une grande sainte’ (M(A) p. 120), c’est-à-dire d’obtenir une ‘gloire cachée’. Tel est le sentiment que le ‘Bon Dieu lui inspira’ (M(A) p. 119), grâce qu’elle a toujours regardée ‘ comme une des plus grandes de sa vie’ (M(A) p. 119). A ce désir ‘téméraire’, Thérèse joint la confiance la plus humble, malgré sa faiblesse et son imperfection, car elle ne compte pas sur elle-même, mais sur celui qui est la Sainteté même. Dans cette première grâce, nous trouvons déjà quelques notes fondamentales qui demeureront tout au long de la vie de Thérèse : la grâce réside tout d’abord dans le désir qui l’habite et qui est compris comme venant de Dieu. Plus tard, elle dira que Dieu exauce les désirs que lui-même inspire. Ensuite, ce désir, qui pourrait sembler téméraire et orgueilleux, révèle par sa présence même et son infinité, la petitesse et la faiblesse de Thérèse, qui est ainsi conduite à ne s’appuyer que sur Dieu. Lui seul peut assouvir le désir qu’il a mis dans son cœur. Nous trouvons donc très tôt, avant même la grâce de Noël, la structure quasi-dialectique du désir chez Thérèse, qui n’est au fond rien d’autre que le dynamisme spirituel de la créature faite pour Dieu (cf. Augustin : tu nous as fait pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi).

La première communion (8 mai 1884) : ce moment fut fondamental pour Thérèse même si elle ne parle pas à son sujet de grâce (toujours mise en rapport avec la naissance d’un désir). ‘Ah qu’il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme !... Ce fut un baiser d’amour, je me sentais aimée, et je disais aussi : « je vous aime, je me donne à vous pour toujours. »’ (M(A) p. 125) La communion eucharistique donne à Thérèse de se sentir aimée par Jésus qui la subjugue et devient son ‘Maître’ et son ‘Roi’. Elle désire répondre à un tel amour par l’amour en remettant son entière liberté à l’amant. Il est intéressant de noter que ce don de sa liberté est motivé par la consience de sa faiblesse : ‘car sa liberté lui faisait peur, elle se sentait si faible, si fragile que pour jamais elle voulait s’unir à la force divine !...’ Se sentant aimée, Thérèse éprouve l’excès, l’infini de la ‘joie du ciel venant dans un cœur exilé’ (p. 125) et sent la difficulté de correspondre à ce don. D’où le remise de sa liberté pour n’être mue que dans la force de Dieu. Nous retrouvons la dialectique entrapperçue précédemment. On voit que, dans le désir comme dans son assouvissement, Thérèse se sent et demeure petite et faible pour ne s’appuyer que sur Dieu. Enfin, l’amour reçu de Dieu est ici totalement gratuit, puisque rien en Thérèse ne le justifie, elle qui est si petite. Bien plus, c’est parce qu’elle est petite qu’elle éprouve un tel amour venant de Dieu, car, dira-t-elle, ‘le propre de l’amour est de s’abaisser’. Cette condescendance suscite sa réponse d’amour et le désir d’y correspondre. Désormais, elle peut répéter avec saint Paul : ‘ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi !...’ (p. 127) Nous allons voir comment ce désir s’exprimera lors d’une communion ultérieure.

Le désir de la souffrance : quelques temps après sa première communion, à l’occasion encore d’une communion eucharistique, Thérèse sent naître en son cœur ‘un grand désir de la souffrance et en même temps l’intime assurance que Jésus me réservait un grand nombre de croix’ (M(A) p. 127). Thérèse considère la naissance de ce désir comme ‘une des plus grandes grâces de sa vie’ (p. 127). Elle sent désormais pour la souffrance un véritable amour. Comment comprendre un tel attrait ? Il nous faut demeurer pour cela dans le contexte eucharistique, car c’est le sacrifice pascal qui s’y accomplit. Rappelons-nous que le premier sermon compris par Thérèse et qui lui donna la clé des autres, portait sur la Passion. C’est cette Passion qui se reproduit pour elle à chaque eucharistie et en laquelle elle se sait aimée. Ce trait est propre à la spiritualité de son temps. Ce qui est nouveau chez elle, c’est de vouloir y répondre par l’amour et, ainsi seulement, de désirer la souffrance. Par là, Thérèse désire, non pas expier, mais rejoindre le Christ qui souffre dans son oblation d’amour, et lui montrer son amour en souffrant pour lui. Nous retrouvons encore le désir compris par Thérèse comme une grâce, avec la certitude que Dieu exauce les désirs qu’Il met dans son cœur. ‘Plus tard je vous dirai, ma Mère chérie, comment Jésus s’est plu à réaliser mon désir’ (p. 127). En relation avec cette grâce du désir de la souffrance, il faut mentionner la Confirmation de Thérèse qui eut lieu à la même époque (14 juin 1884) : ‘en ce jour, je reçus la force de souffrir’ (p. 128). Il faut comprendre que c’est l’Esprit qui lui donne cette force, Esprit reçu dans ce qu’elle nomme le ‘sacrement d’Amour’. Cette force n’est rien d’autre que la Force Divine sur laquelle elle compte depuis sa première communion, force donnée et partagée dans l’union d’amour avec Jésus. Se trouve déjà en germe l’intuition qui sera développée plus tard, à savoir que dans l’amour, tout est commun à l’amant et à l’aimé.

L’amour de prévenance : surgissant conjointement avec le désir de la souffrance et l’informant pour ainsi dire, nous découvrons en Thérèse, la soif de n’aimer que Dieu seul. Cette soif se découvrira prévenue par l’amour de Dieu. Car Thérèse ne connaît que déception et amertume dans l’amour des créatures, amertume qu’elle avait d’ailleurs préalablement demandée dans sa prière. C’est ainsi que Thérèse, au soir de sa vie, dans la relecture qu’elle fera en 1895, de son parcours pourra dire : ‘Jésus m’a plus remis qu’à sainte Madeleine, puisqu’il m’a remis d’avance, m’empêchant de tomber (p. 131)’. Et un peu plus loin : ‘il a voulu que je sache comment il m’avait aimé d’un amour d’ineffable prévoyance, afin que maintenant, je l’aime à la folie (p. 132)’. Nous voyons déjà comment le désir de n’aimer que Dieu seul, qui naît très tôt chez elle, était appelé à grandir en se nourrissant de la connaissance de l’amour que Dieu avait eu pour elle. Mais dès les débuts, nous relevons ce trait d’un amour de Dieu premier, qui seul peut susciter, soutenir et accomplir la réponse de Thérèse.

II. La sortie de l’enfance

La grâce de Noël 1886 : si le désir de répondre à l’amour de Jésus pour elle, habite Thérèse, des obstacles, aussi bien psychologiques que spirituels l’en empêchent. Nous savons déjà que Thérèse sera capable d’utiliser ces difficultés comme avantages, puisqu’elles la conduisent à se jeter encore plus dans les bras de Jésus. Mais son amour-propre est encore trop présent, car elle attend le merci des créatures et n’agit pas pour Dieu seul, ainsi qu’elle le relate elle-même (cf. p. 141). Ce sera donc la fameuse grâce de Noël 1886 qui la fera sortir ‘des langes de l’enfance’ (p. 141) : ‘en cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, il me rendit forte et courageuse’ (p. 141). Thérèse lit la grâce reçue en lien avec l’abaissement d’un Dieu qui, pour l’amour d’elle, s’incarne. Mais cette lecture vient dans un second temps. Ce n’est pas d’abord dans la contemplation de l’abaissement du Verbe qu’elle trouve la force d’aimer, mais c’est dans l’action par laquelle elle prend sur elle et ravale ses larmes que la grâce de Dieu est à l’œuvre. Il y a ainsi une véritable coopération de l’agir humain et de la grâce divine. Ce trait s’approfondira avec sa maturité. Mais Thérèse sort bien ici de l’enfance et même peut-être d’un certain infantilisme spirituel : elle découvre que c’est dans son action volontaire que Dieu est présent et se donne, lui permettant de réaliser son désir de l’aimer. Bien sûr, elle avait l’habitude des petites pratiques, mais trop souvent vues comme ses œuvres méritoires et accomplies de manière volontariste. Désormais, dans sa propre action, elle s’oublie pour laisser la charité divine agir en son cœur : ‘je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors, je fus heureuse’ (p. 143). Le fait que le mot même de ‘charité’ apparaisse à ce moment du récit, montre que nous ne sommes plus seulement dans l’ordre du désir d’aimer, mais dans celui de son accomplissement, c’est-à-dire de la charité répandue dans le cœur par l’Esprit Saint. Cet envahissement de la charité va de pair avec l’oubli de soi. Il s’agit comme elle le dit d’une ‘complète conversion’ (p. 141), Thérèse est libérée d’elle-même, de son amour-propre et peut désormais commencer ‘sa course de géant’ (p. 141).

La soif des âmes : en relation avec la conversion de Noël, Thérèse relate la naissance de son zèle apostolique, de sa soif des âmes : ‘il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs (p. 143). Dans l’épisode bien connu (quoique postérieur à la grâce de Noël) de la contemplation d’une ‘photographie de Notre Seigneur en Croix’ (p. 143), nous relevons les moments suivant : Thérèse est tout d’abord frappée par l’amour méconnu du Christ pour l’humanité (symbolisé par le sang se répandant par terre sans être recueilli). Entendant le cri de Jésus sur la Croix (‘j’ai soif’) ; elle veut alors recueillir cet amour (ce sang) afin de le ‘répandre sur les âmes’ (p. 143). Thérèse explicite quelques lignes plus loin ce qui la meut de l’intérieur : ‘le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur’ (p. 143). Elle compatit ainsi à la soif de son Bien-Aimé, soif que personne ne vient désaltérer, et est alors gagnée par la soif des âmes des grands pécheurs et brûle ‘du désir de les aracher aux flammes éternelles’ (p. 143). Depuis la grâce de Noël, Thérèse est capable de s’oublier pour son Bien-Aimé et ainsi de comprendre de l’intérieur ses sentiments, en particulier son amour bafoué et humilié. Elle comprend la souffrance de Jésus, souffrance de l’amour qu’elle veut apaiser en lui donnant à boire. Tel est ‘l’échange d’amour’ en lequel Thérèse entre désormais : ‘aux âmes, je donnais le sang de Jésus, à Jésus, j’offrais ces mêmes âmes rafraîchies par sa rosée Divine’ (p. 144). Telle est sa réponse d’amour à l’amour prévenant et infini de Dieu pour elle. Il ne lui suffit pas d’aimer Jésus avec de simples sentiments mais elle veut lui offrir des âmes sauvées par lui (non par elle). Ainsi ce ne sont pas ses mérites qu’elle offrira pour la conversion de Pranzini, mais ‘les mérites infinis de Notre Seigneur, et les trésors de la Sainte Eglise’ (p. 143). Elle ne fait que se tenir ‘en esprit’ au pied de la Croix, comme Marie, sentant que l’œuvre de la rédemption se poursuit et a besoin d’âmes aimantes à qui Jésus communique sa soif pour les âmes et qui puissent les enfanter (elle appelera Pranzini : ‘mon premier enfant’) . Plus tard, Jésus lui fera comprendre ‘que c’était par la Croix qu’Il voulait me donner des âmes’ (p. 187). Mais déjà, à peine un an avant son entrée au Carmel, Thérèse possède déjà, par grâce, les notes principales de sa Science de l’amour (‘il m’instruisait en secret des choses de son amour’ p. 149). Nous allons les reprendre avant de voir comment, dans la seconde partie de sa vie, au Carmel, ces notes s’approfondiront et trouveront leur harmonie.

Les notes de l’amour

  • Il y d’abord l’amour premier, infini et prévenant de Dieu qui la saisit et la bouleverse.
  • Le lieu où cet amour s’exprime et se donne à elle, est l’eucharistie, c’est-à-dire dans la re-présentation du sacrifice pascal du Christ. C’est dans ce cadre que naît sa réponse d’amour pour rendre amour pour amour. Sa réponse est remise d’elle-même à la Force divine qui seule peut combler sa petitesse et sa faiblesse.
  • Avec cette réponse, naît aussi le désir de la souffrance et d’une gloire cachée, qui doit être compris en lien avec son désir d’aimer le Christ en l’imitant, lui qui, pour l’amour d’elle, s’est abaissé, se faisant faible et souffrant.
  • Dans la remise de sa liberté, Thérèse peut alors recevoir la charité qui lui donne de se décentrer d’elle-même et d’entrer dans les sentiments du Christ pour éprouver sa soif des âmes.
  • De la contemplation du Crucifié et du désir de le consoler, naît son zèle missionnaire.
On remarquera que les deux dernières grâces de Noël 1886 et de juillet 1887, correspondent aux deux principaux mystères de la vie du Christ : son Incarnation et sa Passion salvifique. Dans les deux cas, c’est l’amour de Jésus pour Thérèse qui se manifeste, dans l’abaissement de Noël et dans l’humiliation de la Croix. Ces deux mystères se conjoignent dans le mystère de l’eucharistie, puisque, tout à la fois, le Christ ‘descend du ciel’ pour habiter le cœur de Thérèse et y donne sa vie pour le salut des hommes. Thérèse inscrira ce double mystère dans le nom de religieuse qu’elle prendra lors de sa prise d’habit le 10 janvier 1889 : Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte-Face.

III. Les premières années au Carmel (1888-1894)

La Sainte Face : dès son entrée au Carmel, Thérèse est rejointe par la souffrance, en particulier avec la maladie de son père, mais aussi l’absence de consolations spirituelles. ‘La souffrance m’a tendue les bras et je m’y suis jetée avec amour’ (p. 187). Ce temps est celui d’une nuit de l’esprit. Il n’y a pas d’apports nouveaux mais les grâces reçues précédemment sont éprouvées et intériorisées. Ces années sont vécues sous le signe de la Sainte Face, dans la méditation du Serviteur Souffrant : ‘les larmes, le sang de Jésus devinrent sa rosée et son Soleil fut la face adorable voilée de pleurs. J’ai compris ce qu’était la véritable gloire. J’avais soif de souffrir et d’être oubliée’ (p. 189). Dans la contemplation de la sainte Face s’unissent les notes de l’amour précédemment évoquées et que Jean Clapier expose comme suit : « - un saisissement contemplatif face à la passion rédemptrice de Jésus humilié, dont l’amour universel est méconnu et méprisé ;
- une volonté de consoler Jésus en entrant dans une réciprocité d’amour apte à apaiser sa soif de salut par un don de soi continuel ;
- une imitation du fécond effacement de soi de Jésus crucifié par le ferme désir de lui ressembler : vivre cachée jusqu’à être oubliée »1. Durant ces années, ainsi qu’elle l’avoue, son désir de souffrances est comblé et son attrait pour elles ne diminue pas (cf. p. 193). Elle accueille ses souffrances comme l’exaucement par Jésus de sa prière et y voit la Croix tendue par son Epoux pour lui donner des âmes. (‘La souffrance seule peut enfanter les âmes’ p. 206). Son zèle missionnaire s’approfondit, en lien avec la vocation du Carmel : elle désire prier, non seulement pour les pécheurs, mais pour les prêtres (suite aussi à son pélerinage à Rome) et être ainsi ‘l’apôtre des apôtres’ (p. 163). Pourtant, le désir de répondre à l’amour de Jésus reste encore fragilisé par l’expérience croissante de sa faiblesse. Certes, Thérèse ne s’appuie pas sur elle-même, elle se sait toute petite et faible mais craint, par ses fautes vénielles, de contrister son Epoux. Peut-être y a-t-il là un reste de sa maladie des scrupules, mais aussi n’en doutons pas, la conscience vivement éprouvé de la douleur qu’inflige au Christ nos péchés. Il est remarquable de noter que l’inquiétude de Thérèse est motivé, non par le souci de sa sainteté personnelle, mais par l’amour pour Jésus qu’elle craint de blesser. C’est pourquoi les paroles qu’allait lui adresser le Père Prou sonnèrent comme une libération.

Vers la ‘petite voie’ : Thérèse obtient donc en octobre 1891, lors de la retraite prêchée par le P. Prou, l’assurance que ses fautes ‘ne font pas de peine au Bon Dieu’ (p. 206) et qu’Il est très content d’elle. ‘Mon âme était comme un livre dans lequel le Père lisait mieux que moi-même... Il me lança à pleine voile sur les flots de la confiance et de l’amour’ (p. 206). Il est significatif que cette libération lui soit signifiée par un prêtre exerçant une paternité, celle de Dieu : elle le nomme ‘le Père’. L’image paternelle est enfouie en effet pour elle dans la visage humilié de la sainte Face, et voici qu’elle accède à une confiance nouvelle, comprenant que Dieu est toujours Père, qu’il n’est pas confondu avec son Fils au visage humilié qui la fascine tant. La confiance et l’amour (la confiance d’abord) sont ici, celle d’un enfant. La confiance vient assurer l’amour contre lui-même, contre ce qu’il pourrait avoir d’excessif et, dans son excès et son impuissance, de secrètement malheureux. Ainsi le Mystère de la Sainte Face qui aurait pu absorber de manière trop unilatérale la spiritualité de Sainte Thérèse est-il ici rééquilibré par celui de l’enfance spirituelle. Il s’agira désormais pour Thérèse de ressembler non seulement au Crucifié, mais à l’Enfant Jésus dont elle porte le nom et entrer ainsi dans la confiance des enfants de Dieu. Il faudrait vérifier comment, par la suite, le vocabulaire de la confiance se déploie, comment Thérèse affirmera à plusieurs reprise qu’elle n’est qu’un enfant. Ce qui avait été pour elle un grand handicap psychologique (son infantilisme) devient la voie de l’enfance spirituelle. L’amour en lequel elle entre n’est pas seulement un amour de prévenance par rapport au péché, mais c’est un amour qui la précède ontologiquement pour ainsi dire, la Miséricorde infinie du Père, plus forte que le péché et par lequel elle va pouvoir se laisser porter, pour ‘aimer Jésus à la folie’ (p. 210). Elle comprend désormais que ‘l’amour sachant tirer profit de tout, a bien vite consummé tout ce qui peut déplaire à Jésus’ (p. 210). Désormais, elle peut avancer dans la confiance, sans crainte de tomber ou de ne pas être à la hauteur. Son désir primordial d’être une grande sainte est repris dans l’amour premier de Dieu. C’est pourquoi son désir des souffrances devient seulement désir d’aimer (malgré l’imperfection de son amour que couvre la Miséricorde). ‘Maintenant, je n’ai plus aucun désir, si ce n’est celui d’aimer Jésus à la folie. Je ne désire pas non plus la souffrance, ni la mort et cependant je les aime toutes les deux, mais c’est l’amour seul qui m’attire...’ (p. 210). Cette voie nouvelle, basée sur la confiance fondamentale en la Miséricorde divine, confiance qui seule permet d’aimer, Thérèse en trouvera quelques années plus tard (fin 1894) la confirmation dans l’Ecriture sainte. Elle s’en expliquera à deux reprises (dans les Manuscrits B et C). Les appuis scripturaires en sont principalement Pr 9, 4 ; Sg 6, 7 et Is 66, 12-13, qui annoncent un Dieu accessible seulement aux tout petits et qui, à eux seuls, accorde sa miséricorde et ses consolations. Elle ressaisiera sa doctrine dans cette formule : ‘Jésus se plaît à me montrer l’unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine (c. à. d. l’amour), ce chemin c’est l’abandon du petit enfant qui s’endort sans crainte dans les bras de son Père’ (M(B) p. 220). Jusqu’à présent, Thérèse voulait répondre à l’amour de Jésus pour elle par de grandes choses, d’où ses désirs de souffrance. Mais le ‘amour pour amour’ n’est pas tenable, si cet amour dépend de notre volonté propre et si nous en sommes les juges. En fait, il n’y a pas deux amours, mais un seul, l’amour de Dieu, avec un génitif à la fois objectif et subjectif, l’amour de Dieu venant aimer en nous. Thérèse découvre ici que l’amour n’est pas une monnaie d’échange entre deux termes, mais une personne, Dieu lui-même, c’est-à-dire son Esprit. Cet amour a un nom, c’est la Miséricorde Infinie auquel elle s’offrira en 1895.

IV. Les dernières années : ‘aimer jusqu’à mourir d’amour’

L’offrande à l’amour miséricordieux (9 juin 1895) : En 1895, Thérèse, grâce à sa ‘petite voie’, a trouvé sa maturité spirituelle. Elle commence à ce moment la rédaction du Manuscrit A et l’achèvera en relatant l’offrande qu’elle fit d’elle-même à l’amour miséricordieux. Nous nous appuyerons sur cette relation et non sur le texte même de la prière d’offrande, restant fidèle à notre méthode qui consiste à interpréter Thérèse par elle-même. Tout commence par une grâce : ‘cette année, le 9 juin, fête de la Trinité, j’ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé’ (p. 212). Cette grâce consiste pour Thérèse à sentir le désir du Christ qui est d’être aimé (ce n’est plus son désir à elle). Nous avons déjà découvert cette note lors de la grâce qu’elle reçut de vouloir répondre à la soif de Jésus en Croix. Mais tout est vu à présent du point de vue de l’amour et elle le comprend ‘plus que jamais’. Ce qui est nouveau, c’est que le désir en Jésus n’est pas compris comme un manque (une soif) mais la surabondance d’un cœur qui désire ‘embraser les âmes’ et dont l’amour reste comprimé. Elle ne répond pas à cette soif de Jésus en voulant le rafraîchir avec les âmes sauvées par son sang, c’est-à-dire en répondant à un manque, mais en s’offrant elle-même à ce trop-plein d’amour. Ce faisant, elle ne cherche pas à répondre à l’amour de Jésus à partir d’elle-même, mais simplement à le laisser se déverser en elle, la ‘consummer’, pour qu’elle soit toute saisie et transformée par le Divin amour. On voit comment cette offrande vient couronner la petite voie : la découverte de la Miséricorde infinie lui a révélé la surabondance de l’amour comme le fond même de l’être de Dieu. Cette découverte motive son abandon total dans les bras du Père pour aimer Jésus à la folie. Mais l’aimer, c’est se laisser embraser par l’amour même de Dieu qui déborde du cœur de Jésus. L’apparition d’un vocabulaire igné (feu, consummer, embraser) souligne l’identité de ce que Thérèse appelle le Divin Amour avec l’Esprit Saint. C’est bien lui qui prend possession d’elle. Dès lors, Thérèse va vivre une union avec Jésus de plus en plus étroite qui lui donnera d’approfondir la Science de l’amour. C’est au coeur des ‘plus épaisses ténèbres’ de l’épreuve de la foi qu’elle entrera dans les profondeurs de l’amour. Elle y recevra la grâce de découvrir sa vocation au cœur de l’Eglise (été 1896). C’est cette grâce que nous allons explorer d’abord, bien que l’épreuve de la foi la précède (Pâques 1896). Pourtant, la chronologie des manuscrits (M(B) en septembre 1896 sur la grâce ecclésiale et M(C) à partir de juin 1897 sur l’épreuve de la foi) nous y autorise car, rappelons-le, nous nous fions à la relecture que Thérèse fait de sa vie et donc, aux manuscrits.

Ma vocation, c’est l’amour : nous avons déjà noté le lien important chez Thérèse entre l’amour pour le Christ et la soif des âmes. L’offrande à l’amour miséricordieux (qui ne concerne que la relation de Thérèse au Christ et sa consummation dans l’amour) doit nécessairement alors trouver une fécondité dans le zèle missionnaire de Thérèse. Tout dans l’offrande, nous l’avons vu, est repris du point de vue de la surabondance de l’amour (et non plus du manque). C’est pourquoi les désirs infinis qui font souffrir à Thérèse ‘un véritable martyr’ (p. 225) jusqu’à l’été 1896, ne sont-ils plus seulement désirs naturels de l’amour de Dieu, mais proviennent de cet amour même qui a pris possession de son cœur. Elle est désormais torturée par le désir même de l’Esprit, c’est-à-dire de Jésus. Il y a ainsi un retournement du désir : non plus de l’homme vers Dieu, mais de Dieu vers l’homme, désir que Thérèse reçoit d’éprouver dans l’Esprit et qu’elle lit comme une grâce. Comme le dit Jean Clapier : « offerte à l’amour miséricordieux, elle est littéralement assumée, prise en charge par l’agir pascal, emportée dans sa charité, sa ‘vie d’Amour’ »2. Les désirs de la vie divine sont infinis et fondamentalement apostoliques. Il s’agit de donner Jésus aux âmes, de le faire aimer. Ce désir épouse celui qu’à Jésus de se donner. Il concerne tous les temps et tous les lieux ainsi que Thérèse l’éprouve avec passion (cf. p. 234). Il est au fond la vocation de l’Eglise, sacrement de l’amour de Dieu pour les hommes. C’est ce que va découvrir Thérèse en recevant, au cœur de l’Eglise, sa propre vocation. Tout d’abord, elle prend au sérieux de tels désirs qu’elle interprète comme venant de Dieu, et va, grâce à sa méditation de l’Ecriture, comprendre comment Il veut les exaucer en elle. Pour cela, guidée par saint Paul, elle remonte à la source des désirs et des vocations qu’ils appellent : cette source, c’est l’amour, c’est-à-dire l’Esprit même de Dieu qui anime de l’intérieur l’Eglise en ses différentes missions. Ce que comprend alors Thérèse, c’est que sa vocation est d’être dans cette source, c’est-à-dire d’être l’amour. Ainsi toutes ses désirs seront réalisés. Thérèse découvre ici, « qu’à l’intérieur de l’amour, tout est commun, que nous pouvons agir à l’intérieur des autres, leur communiquer l’amour. Thérèse voit la possibilité d’une spiration de l’Esprit Saint vers nos frères et sœurs » (cf. l’exposé de Jean-Marie Hennaux dans le Séminaire). Ainsi, en s’identifiant à l’amour, Thérèse trouve sa vocation ‘dans le cœur de l’Eglise, sa Mère’ (p. 226). Elle ne s’identifie pas pour autant à l’Eglise, puisqu’elle se dit sa fille, mais correspond parfaitement au mystère le plus intérieur de l’Eglise, l’Esprit Saint qui en est l’âme. Il n’est pas étonnant qu’après la grâce de l’offrande à l’amour miséricordieux, Thérèse en vive à présent l’extension missionnaire. Car l’Esprit est communion, tout à la fois avec Dieu et avec les hommes. Unie d’abord à Jésus par l’Esprit (offrande à l’amour miséricodieux), assumée dans sa vie d’amour, Thérèse se découvre et se reçoit dans le cœur de l’Eglise, unie à ses frères et sœurs dans l’Esprit d’amour. La découverte de sa vocation est donc aussi pour elle, découverte du mystère de l’Eglise, mystère qui est celui de la communion des Saints. Ne vivait-elle pas prophétiquement ce qu’allait énoncer Vatican II : « l’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain (LG 1) » ? Pourtant, ces grâces sont données à Thérèse dans d’épaisses ténèbres, celles de l’épreuve de la foi qui s’abat sur elle le jour de Pâques 1896. Il est probable que les grâces de l’été 1896 l’ont aidée à trouver un sens spirituel à cette épreuve, ainsi qu’elle le relatera dans le manuscrits C commencé en juin 1897, quatre mois avant sa mort. Car la solidarité vécue dans l’amour, avec les apôtres, les missionnaires, les prêtres, les martyrs, va se faire solidarité avec les pécheurs, et ainsi associer Thérèse à la mission sacerdotale du Christ. L’épreuve de la foi : pour Jean Clapier, « l’épreuve de la foi est la fruition théologale et l’aboutissement existentiel logique de l’offrande à l’amour »3. Thérèse vit désormais ce qui est, selon elle, le propre de l’amour : s’abaisser. Unie au Christ, elle entre dans son agir pascal qui commence par son identification aux pécheurs. Elle n’entre pas d’elle-même dans cette épreuve, elle y est placée et doit y consentir. Ce consentement se lit dans l’interprétation (à la lumière de l’Ecriture et de la vie du Christ) qu’elle donne de sa nuit au début du manuscrit C : ‘mais Seigneur, votre enfant l’a comprise, votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué... » (M(C) p. 242). Thérèse accepte cette solidarité avec les pécheurs (en demandant la grâce de ne jamais offenser Dieu), comme le Christ l’a lui-même accepté. Elle vit quelque chose du ‘il a été fait péché pour nous’ (2 Co 5, 21), sans être pour autant complice du péché. Ce péché est celui du manque de foi, marque à la fois de l’athéisme contemporain et racine ultime du péché selon l’évangile de Jean. Thérèse vit existentiellement cet état, elle rejoint ainsi les athées dans leurs combats intimes, mais elle les vit en gardant la foi (posant de nombreux actes de foi dans la nuit) et en aimant. Car, assaillie par les tentations contre la foi, Thérèse aime, et elle sait que cet amour fait la valeur de son épreuve : « ô Jésus, s’il faut que la table souillée par eux, soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l’épreuve jusqu’à ce qu’il vous plaise de m’introduire dans votre lumineux royaume » (p. 242). Seul ce qui subsistera éternellement, à savoir l’amour, demeure pour Thérèse. (Car la foi et l’espérance disparaîtront). Cette compréhension de l’amour comme la seule et ultime réalité lui donnera de comprendre son Ciel, non comme un repos, mais comme une activité de coopération à l’œuvre de rédemption. C’est ce qu’elle vit déjà à l’heure de ces ténèbres qui l’acheminent vers la mort. Unie à Jésus, elle en partage le sacerdoce, anticipant dans son existence, ce que Vatican II redécouvrira du sacerdoce baptismal. Ainsi que l’exprime Urs von Balthasar : « du centre ardent de l’amour du Christ, sa Pâque, à laquelle son offrande l’incorpore, Thérèse peut désormais tirer assez de vigueur pour rayonner dans toutes les directions et faire pénétrer la lumière dans les coins les plus obscurs d’un monde à sauver »4. Pourtant, une dimension manque encore à l’amour. Car le sacerdoce est tout à la fois amour pour Dieu et amour pour les hommes. Thérèse n’en vit que la première partie, aimant Jésus et pour l’amour de lui, les autres. Feurbach pourrait lui reprocher de ne pas aimer le prochain pour lui-même, mais pour Jésus. Il lui reste donc à entrer pleinement dans l’amour même de Jésus pour les hommes (et non plus seulement dans l’amour pour les hommes à cause de Jésus). Son amour pour Jésus doit ainsi être encore simplifié (car l’amour étant une personne est un).

Aimer comme Jésus a aimé : ‘cette année, le bon Dieu m’a fait la grâce de comprendre ce que c’est que la charité’ (p. 249). Il s’agit pour Thérèse d’obéir au commandement du Christ, d’aimer son prochain comme Jésus a aimé. Ainsi qu’elle le reconnaît : ‘jusqu’à présent, je m’appliquais surtout à aimer Dieu’ (p. 249). Désormais, elle comprend qu’elle doit aimer son prochain, et en particulier ses sœurs, comme Jésus les aime. Elle va donner à ce ‘comme’ toute son amplitude johannique en ajoutant : ‘pour cela, que vous-mêmes, ô mon Jésus, les aimiez en moi’ (p. 250) car ‘votre volonté est d’aimer en moi tous ceux que vous me commandez d’aimer’ (p. 251). Thérèse reste ici dans la ligne de la petite voie, tout à la fois reconnaissant son néant et son impuissance à aimer, et s’abandonnant à Dieu qui donne d’accomplir ce qu’il commande. Si elle avait auparavant trouvé le moyen de soulager son cœur en rendant à Jésus amour pour amour (cf. M(B) p. 227), devenant dans le cœur de l’Eglise, l’amour, voici qu’elle laisse désormais Jésus aimer en elle. Il ne s’agit même plus de lui rendre amour pour amour, mais d’aimer ceux qu’il aime, afin de les conduire à lui. Ce faisant, Thérèse entre dans le secret ultime de l’amour, qui est le partage des richesse entre les deux amants : ‘tout ce qui est à moi est à toi’ (Luc 15, 31 cité p. 252). Ce partage de l’amour va conduire Thérèse à reproduire en sa vie la Passion et la mort de son Bien-Aimé et vivre ainsi l’exaucement de son désir : ‘aimer jusqu’à mourir d’amour (p. 243).

La prière sacerdotale : de ce que Jésus vienne aimer en Thérèse par la communication de son Esprit, il ne s’ensuit pas que Thérèse oublie Jésus dans son amour pour ses frères et ses sœurs. Ne sait-elle pas qu’elle est un néant que l’Amour a choisie pour holocauste ? ‘Pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’il s’abaisse jusqu’au néant et qu’il transforme en feu ce néant (M(B) p. 227)’. C’est bien parce qu’elle n’oublie jamais sa petitesse qu’elle reste tournée vers Jésus comme origine et terme de son amour. C’est pourquoi elle désire lui attirer les âmes qu’elle aime. Car, non seulement, tout ce qui est à Jésus est à elle, mais tout ce qui est à elle est à Jésus (et surtout ceux qu’elle aime). Le verset du Cantique des cantiques : ‘attirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums’, va lui donner la clé de cette échange ; ‘l’âme qui se plonge dans votre amour attire avec elle tous les trésors qu’elle possède (...) Toutes les âmes qu’elle aime sont entraînées à sa suite’ (p. 281). Ainsi plongée dans ‘les flammes de l’amour de Jésus’ (p. 284), Thérèse trouve l’audace, peu avant de mourir, d’entrer dans la prière sacerdotale du Fils : ‘Seigneur, vous le savez, je n’ai point d’autres trésors que les âmes qu’il vous a plu d’unir à la mienne ; ces trésors, c’est vous qui me les avez confiés, aussi j’ose emprunter les paroles que vous avez adressées au Père Céleste le dernier soir qui vous vit sur notre terre, voyageur et mortel’ (p. 281). En prononçant la prière sacerdotale, mais en omettant les paroles que seul le Christ peut dire, Thérèse entre de tout son amour dans le sacrifice pascal du Christ, mais en restant à sa place d’épouse, vivant une com-passion avec lui pour être, avec lui, co-rédemptrice. La croix du Bien-Aimé, lit des Noces de l’Agneau, l’accueille pour la consommation des noces. Telle est sa mort d’amour si ardemment désiré et qui n’a de prix que par l’amour. Sa mort n’est plus seulement abaissement, mais montée, passage vers le Père, entrée dans la Vie. Avec le Fils, elle s’est senti envoyée, elle a aimé ses frères et ses sœurs en s’abaissant vers eux, et dans le Fils, elle monte vers le Père avec ses trophées, tous ceux que le Père lui a donnés. Voici comment Jean Clapier éclaire cet accomplissement de la vie de Thérèse : « en s’appropriant l’amour du Fils qui aima jusqu’à l’extrème, Thérèse actualise en elle, l’amour du Christ en son humanité : amour pour son Père et pour tout homme. Celui qui aime jusque dans la mort rédemptrice du Christ, ne communie pas uniquement à son sacrifice pascal sacramentalisé dans l’eucharistie, mais également à ‘la perpétuelle et parfaite oblation du Fils au Père’ ; ce que nous pourrions appeler l’éternelle eucharistie trinitaire ‘qu’est la procession du Saint Esprit’ »5. Nous trouvons ici le lien si fortement souligné par l’épître aux Hébreux entre le sacerdoce de Jésus et sa filiation. C’est bien en entrant au cœur de la Trinité par son union d’amour avec Jésus que Thérèse découvre son sacerdorce (qui est celui de toute l’Eglise) et l’exerce en étant offerte à l’amour et consummée par lui jusqu’à mourir, non sans ramener avec elle des ténèbres, tous ceux qui, parfois sans le savoir, sont aimés d’elle, et à travers elle, de Dieu.

V. Les notes de l’amour

Le plus remarquable est de voir comment la Science de l’amour qu’a acquise Thérèse de Celui qui l’enseignait en secret, appréhende les divers aspects du mystère chrétien en sa totalité : incarnation-rédemption-Trinité-Eglise-vie chrétienne-fin dernières etc.... Il y aurait moyen de puiser une doctrine sûre pour un DU de dogmatique !!! C’est pourquoi sa spiritualité à quelque chose d’universelle : elle est théologique, ou plutôt sapientielle au sens de la théologie vécue. Thérèse n’est pas une fondatrice, elle n’a pas un charisme particulier pour aider certains à cheminer vers la sainteté. Non ! ce qu’elle donne est pour l’Eglise entière, la voie qu’elle propose n’est rien de moins que la vie chrétienne dans toute sa plénitude, et tout homme peut trouver profit à se mettre à son école. Par ailleurs, cette Science est un science des simples, jamais orgueilleuse. Elle se nourrit du pur froment évangélique et est illuminée, non par la lumière de la raison, mais par le feu de l’Esprit (qui ensuite éclaire la raison). Nous remarquons que les notes de l’amour thérésien, fruits de grâces précoces, sont présentes très tôt. Sa vie n’en est ensuite que l’unification, dans une perspective toujours plus théologale. Nous allons reprendre ces notes relevées au commencement de notre travail et en voir le déploiement :
- L’amour premier de Dieu qui s’approfondit peu à peu en Miséricorde infinie, lié à la conscience de son néant. C’est le point de départ de la voie d’enfance spirituelle.
- Le désir de répondre amour pour amour qui s’exprimait par le désir de souffrance et par la soif des âmes se décentre de lui-même : prévenue par la Miséricorde, Thérèse peut s’offrir à l’amour et accéder ainsi par l’union au Christ dans l’Esprit qui est amour, à la fécondité de l’Eglise. Le sceau de l’Esprit qui unifie son amour de Dieu et des hommes lui donnera de coopérer dans une vie souffrante et cachée, mais consummée dans l’amour, à la mission de l’Eglise et à son sacerdoce. L’amour premier de Dieu, la conscience de son néant, le désir des souffrances et la soif des âmes qui étaient les notes principales de l’amour chez Thérèse sont donc bien présentes mais unifiées, me semble-t-il, par la personne de l’Esprit, même si celui-ci n’apparaît pas explicitement sous la plume de Thérèse. Nous avons déjà montré comment le vocable d’Amour, le désigne bien souvent, et ce en fidélité à la tradition de l’Eglise (saint Paul et saint Augustin notamment). Cette unité (de l’amour et de la vérité qui est le propre de l’Esprit) nous invite, ainsi que nous y enjoint Jean-Paul II, à poursuivre la réflexion théologique selon sa voie maîtresse : l’amour qui conduit à la vérité toute entière (cf. Divini amoris scientia).

Père Antoine Vidalin

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Conférence sur sainte Thérèse

 

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