mars 2006
Conférence sur le salut donnée à l’intention des responsables de paroisse
Le Dieu chrétien se fait connaître en sauvant l’homme. Le prénom même de Jésus, tel que l’ange l’annonce à Joseph (Mt 1, 21), signifie le salut que Dieu apporte à l’homme : Ie-Shoua, Dieu-Sauve. Comment Jésus accomplit-il le salut de Dieu ? Son second nom l’indique, tel qu’Isaïe le prophétisait : Emmanuel, Imma-nu-el, ce qui veut dire Avec-nous-Dieu. C’est en étant avec nous que Dieu nous sauve, tel est le mystère de l’Incarnation médité lors de notre dernière rencontre. Cet avec-nous, nous allons le voir, conduit le Christ jusqu’à sa passion, sa mort et sa résurrection, à travers lesquelles nous sommes sauvés. Mais il faut déjà ajouter que Dieu ne nous sauve pas sans nous, il nous appartient d’être avec lui.
Nous voyons donc apparaître trois aspects du mystère du salut, que nous envisagerons successivement. Quel est le salut que Dieu nous apporte ? Comment l’opère-t-il ? Comment peut-il nous rejoindre ?
Quel salut ?
Le salut comporte nécessairement deux faces : de quoi sommes-nous sauvés ? Et en vue de quoi ?
Le péché
L’ange annonce à Joseph que Jésus sauvera son peuple de ses péchés (Mt 1, 21). Il s’agit donc d’être libéré de ses péchés et même, plus exactement du péché au sens où saint Paul en parle, comme d’une puissance qui rend l’homme esclave (cf. Rm 6, 17 et 7, 14. 17. 23). On voit, à travers l’histoire d’Adam et Eve, comment le péché fut séparation de l’homme d’avec Dieu et, par suite, des hommes entre eux. Il ne s’agit pas seulement d’une faute morale, le péché est rupture du lien avec Dieu, c’est-à-dire avec celui qui donne la vie : il s’agit au fond pour Adam et Eve de vouloir être Dieu sans Dieu, de refuser de devoir leur vie à un autre et donc d’être dépendants. C’est pourquoi l’esclavage du péché peut être décrit comme cette force d’égoïsme qui nous empêche de nous ouvrir à Dieu et aux autres, et nous enferme en nous-mêmes. Mais après tout quel mal y a-t-il à cela ? S’il y a mal, c’est que le péché met l’homme en contradiction avec lui-même et avec sa vocation originelle.
La vocation humaine
En créant l’homme, Dieu l’appelle à la vie, à sa Vie. Exister, pour chacun de nous, c’est être fondé sur cette Parole intérieure que Dieu prononce en chacun de nous : « Vis ! ta vie est bonne (cf Gn 1), je t’ai voulu et je t’appelle à ma Vie ». Cette Parole intérieure est le Verbe de Dieu, le Fils Unique qui porte chacun de nous, à chaque instant de notre existence, qui sent chacune de nos vies plus intimement qu’une mère ne sent son enfant en elle et nous appelle à recevoir sa Vie, c’est-à-dire à devenir des dieux. Seulement, nous n’entendons plus cette voix. Ou plutôt, ainsi que le serpent le suggéra à Eve, nous voulons toujours devenir Dieu (cet appel est inscrit en nous), mais par nous-mêmes. En se coupant ainsi de la source de vie, l’homme se condamnait à une mort certaine, comme une citerne qui n’étant plus alimentée, un jour se tarit. Pourtant, il continue à vivre un temps et les générations s’enchaînent pour former l’histoire de l’humanité, notre histoire : quel est le sens de tout cela ? Tout d’abord, même si nous le refusons, c’est encore Dieu qui nous donne la vie et la puissance même par laquelle nous le refusons ! Serait-ce le gage de sa fidélité ?
La fidélité de Dieu
On l’a deviné, Dieu est fidèle à son appel premier, à cette création qu’il a voulu par amour et qu’il continue à aimer. Comment pourra-t-il passer outre au refus de l’homme, cet homme qui n’est plus capable d’entendre sa Parole ? En le rejoignant, en étant avec-lui. Il envoie sa Parole, son Fils pour devenir homme et que l’humanité en l’entendant puisse réapprendre à entendre Dieu, en le voyant, puisse contempler Dieu : c’est le mystère de l’Incarnation. Comme le dit saint Irénée, Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. Tel est l’aboutissement du salut, restaurer l’homme dans sa vocation originelle de fils de Dieu. Mais comment tout cela va-t-il s’accomplir ?
Comment ?
Dès lors que le Verbe s’est fait chair, Jésus-Christ s’est uni toute l’humanité. Parce qu’en son humanité, il a tout connu, jusqu’à la mort ignominieuse sur la croix, il n’y a pas une seule réalité humaine qu’il n’ait vécue : la pauvreté, la faim, la soif, la fatigue, la douleur physique, l’angoisse, le mépris des hommes à son égard, le sentiment d’abandon, mais aussi les joies de la vie, le bon vin, la contemplation de la nature, la douceur de l’amitié, la tendresse d’une mère. Tout cela, Jésus ne le vit pas pour lui, mais pour nous, pour rejoindre chaque homme là où il est et l’entraîner dans sa vie. ‘Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous’ (Rm 8, 31). Cette solidarité va jusqu’à la mort humaine. Cette mort est pour nous, malgré nous, pourrait-on ajouter. ‘Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup , soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, soit tué et, après trois jour, ressuscite’ (Mc 8, 31). Ce ‘il faut’ signifie que la mort du Fils de l’homme est plus qu’une mort humaine : elle est mise à mort du seul juste, de l’innocent, conséquence de la logique du péché, des ténèbres qui ne peuvent que refuser la lumière : chacun, à l’exception de Marie et du disciple que Jésus aimait, a sa part de responsabilité dans cette mort, les chefs juifs, le peuple, les autorités romaines, Judas et même les disciples qui, lâchement l’ont abandonné. Nous aussi, tous d’une manière ou d’une autre, pouvons nous reconnaître dans les différents personnages du drame.
Ce qui se révèle alors dans la mise à mort du Christ, c’est le péché de l’homme qui est refus de Dieu, et qui, comme tel, conduit à la mort et à la séparation du Dieu vivant.
Or, justement, le Christ accepte, au moment où il en est la victime, de prendre sur lui les conséquences de notre péché. Car la Loi de Moïse déclarait maudit celui qui était infidèle à la Loi. Cette malédiction, le Christ la prend sur lui, ‘devenu lui-même malédiction pour nous’ (Gal 3, 13) et appelle sur nous le pardon : ‘Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font’ (Lc 23, 34). Il vit ainsi à notre place, la mort et l’éloignement de Dieu : mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ (Mt 27, 46). Notre pardon est à ce prix. Comme le dit saint Paul, nous avons été acheté à grand prix. Ce prix nous donne la mesure de l’amour dont nous sommes aimé : ‘il m’a aimé et s’est livré pour moi’ (Gal 2, 20).
En effet, ce qui fait tout le prix de l’acte du Christ, c’est l’amour qui le meut de l’intérieur. Ce ne sont pas ses souffrances en tant que telles, mais l’amour avec lequel il les vit (d’où mes réserves vis-à-vis du film ‘la Passion’ de Mel Gibson). Il s’offre lui-même, en obéissance à son Père pour ses frères les hommes : non que son Père veuille apaiser sa Colère en contemplant les souffrances de son Fils, comme une mauvaise spiritualité l’a parfois compris (auquel cas Dieu est un pervers), c’est bien au contraire la compassion d’un Dieu qui transforme notre mal en source de pardon et de vie, en devenant tellement solidaire de l’humanité qu’il porte le péché du monde. Parce que le Christ aime d’un amour total et parfaitement libre dans sa Passion et sa mort, s’en remettant avec confiance à son Père, il est exaucé par delà la mort.
Lui qui est le Verbe de la Vie entre définitivement, avec toute son humanité, avec son corps et son âme, dans la Vie reçue du Père : en mourant, il détruit la mort (toute mort, notre mort), l’engloutissant dans sa propre Vie qui déferle au matin de la résurrection. La communion entre le Père et le Fils se révèle comme plus forte que la séparation du péché et de la mort. Pas seulement pour lui, mais pour nous : ‘je monte vers mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu’ (Jn 20, 17).
Car le Christ est notre Pâques, notre passage. Sa passion et sa résurrection sont pour nous. Ce passage, il ne tient qu’à nous d’y entrer en étant uni au Christ qui veut nous y entraîner. Désormais le chemin s’est renversé : nous n’allons plus de la vie vers la mort, mais de la mort vers la vie, des ténèbres vers la lumière, de la souffrance vers la joie.
Comment entrer dans ce mouvement ?
Le salut du chrétien
Il nous faut d’abord croire. Comme le dit saint Paul, ‘Dieu donne à tous les hommes d’être des justes par sa seule grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. Car Dieu a exposé le Christ sur la croix afin que, par l’offrande de son sang, il soit le pardon pour ceux qui croient en lui’ (Rm 3, 24-25). Le salut par lequel nous devenons justes est donc totalement gratuit (c’est une grâce) et ne dépend en aucun cas de nos mérites ou de nos vertus. Croire revient donc à cesser de s’appuyer sur soi-même pour recevoir le salut de Dieu.
La foi conduit alors à vouloir entrer dans le mouvement même du Christ qui nous donne son pardon pour faire de nous des justes. Ceci s’opère dans le baptême par lequel nous sommes unis au Christ : ‘nous avons été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme Christ a été relevé d’entre les morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi un vie nouvelle’ (Rm 6, 4). L’acte même du baptême, qui est passif (il s’agit d’être baptisé), montre justement qu’il s’agit d’une vie à recevoir d’un autre (de Dieu à travers son Eglise). De même que nul n’est à l’origine de sa naissance, nul ne se baptise soi-même.
Ce qui meurt alors en nous, c’est le péché, ce qui doit vivre en nous, c’est la vie des enfants de Dieu. Ceci s’opère dans la force de l’Esprit Saint reçu à la confirmation, Esprit Saint qui est la vie intime du Christ reçue à chaque instant de son Père. Mais tout ne devient pas simple, comme par magie. Le combat spirituel demeure et nous sommes tentés, car nous portons en nous les conséquences du péché, des tendances à l’égoïsme et à l’orgueil : mais nous savons que si nous nous appuyons sur la grâce, nous pouvons vaincre, et quand bien même nous chuterions, nous croyons que la miséricorde de Dieu nous est toujours offerte (sacrement de réconciliation).
Il nous faut donc vivre dans l’Esprit, cet Esprit qui nous fait crier ‘Abba’, Père ! qui nous transforme en enfant de Dieu, recevant du Père, tous les biens spirituels nécessaires à notre progressive transformation intérieure, d’une vie encore ‘charnelle’, c’est-à-dire tournée vers les satisfactions de l’ego, à une vie spirituelle, celle de l’homme nouveau, recréé dans le Christ, né de Dieu. Ce passage, cette Pâque se vit dans le sacrement de l’eucharistie dans lequel l’homme reçoit de Dieu son pain quotidien, le pain de la Vie, en lequel le Christ vient habiter en son Eglise et en chacun, pour le transformer un peu plus en lui.
L’homme y apprend le vrai culte spirituel, c’est-à-dire à offrir sa vie à Dieu en action de grâce, : ‘je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu’ (Rm 12, 1). Dans cette offrande, il est donné à l’homme (dans l’Eglise) de collaborer à l’œuvre de salut du Christ : n’offre-t-on pas le sacrifice de l’Eglise, pour la gloire de Dieu et le salut du monde ? Car le salut est encore à venir, et Dieu veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2, 4). C’est ainsi que la prière universelle des fidèles dans l’eucharistie rejoint, par son intercession, le monde entier. S’offrir à Dieu comme nous le faisons dans l’eucharistie, c’est en retour être envoyé par le Père vers tous les hommes pour y annoncer le Christ et témoigner du salut dont nous vivons.
Même les souffrances vécues par chacun, peuvent être confiées au Christ et transformées en sources de salut pour les hommes. C’est ainsi que les peines éprouvées dans nos engagements d’Eglise, trouvent un sens nouveau : ‘je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous, car ce qu’il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l’accomplis dans ma propre chair pour son corps qui est l’Eglise’ (Col 1, 24) ; Nos joies aussi, car finalement, ce qui importe, ce n’est pas de tout réussir parfaitement, mais la charité vécue dans la rencontre des autres, par laquelle notre témoignage devient crédible. L’amour seul est digne de foi.
Père Antoine VIDALIN