« Malheur à la ville dont le prince est un enfant » (Qo 10, 16)
N°32 - 2 avril 2006
À l’heure où notre société s’arc-boute dans des postures radicales, quand les enfants, dans la rue, lancent des ultimatums aux gouvernants, face au vent de folie qui souffle sur notre pays, il peut être salutaire de retrouver la source de la sagesse biblique, particulièrement du Qohélet. Il me semble que la mise en garde qui fait le titre de cet éditorial, sonne étrangement juste aujourd’hui. Il ne s’agit pas de rêver d’ordre, mais de savoir si nous aimons, si nous avons aimé nos enfants : c’est-à-dire, si nous les avons éduqués. Car aimer sa jeunesse, c’est l’aider à se construire, à grandir pour un jour être capable de se prendre en charge, et avoir droit, alors, à l’espace politique. Court-circuiter ce temps d’apprentissage, laisser un enfant, un adolescent, devenir partenaire à niveau égal des adultes, c’est mentir à ce jeune en lui faisant croire qu’il est adulte, c’est le laisser victime de l’illusion de sa toute-puissance, alors qu’il ne sait pas encore se gouverner lui-même. Non, contrairement à ce que l’on nous ressasse, les jeunes ne sont pas des adultes ! Leur faire croire cela, les laisser et les pousser à descendre dans la rue, c’est paradoxalement leur voler leur jeunesse, ce temps irremplaçable de la formation de l’esprit et du corps, apprentissage de l’effort, découverte de la joie de mettre en œuvre ses dons propres, tout cela grâce à l’autorité bienveillante des aînés, et plus largement de la société.
Mais qui, aujourd’hui, a suffisamment d’amour pour assumer cette distance du véritable éducateur qui n’est pas là pour se faire aimer, mais pour faire grandir ? N’assiste-t-on pas même étrangement au renversement des rôles ? L’enfant n’est-il pas devenu le prince de notre pays, de notre famille, de notre école ? La semaine dernière, dans un quotidien, on déplorait la difficulté des éducateurs à encadrer des enfants en cours élémentaire, on regrettait l’absence de repères et d’interdits dans leurs familles, et dans le même temps, on trouvait normal, et même on se réjouissait au spectacle des lycéens descendant dans la rue. Bossuet a dit (je cite de mémoire) : « Dieu se rit de ceux qui se désespèrent des conséquences tout en se réjouissant des causes ». N’est-ce pas la démission, à tout niveau, des adultes, qui est ici cause de ce que l’on déplore ? Finalement, les jeunes défilant dans la rue et les casseurs, ne poussent-ils pas le même cri : cri inarticulé, appel d’une vie qui ne sait pas se maîtriser faute d’avoir été éduquée ? La difficile entrée sur le marché du travail ne tient-elle pas d’abord à la difficulté qu’ont les jeunes à se prendre en main, à accepter les contraintes, et à répondre de soi ? Le meilleur contrat d’embauche ne pourra remplacer l’éducation humaine manquante. Que faire alors ? Tenter modestement, là où nous sommes, d’avoir auprès de ceux qui nous sont confiés une autorité tout à la fois ferme et aimante, c’est-à-dire devenir pères à l’image de Celui de qui vient toute paternité, notre Père céleste (cf. Ep 3, 14).
Père Antoine Vidalin