Christine Pellistrandi est professeur à l’Ecole Cathédrale, auteur de « Jérusalem, épouse et mère »
Comprendre les rapports de Jésus et Marie-Madeleine nécessite de se replacer dans l’ensemble de la Bible pour y saisir le sens de la féminité. C’est pourquoi, nous allons commencer à scruter l’Ancien Testament. Notre approche se veut donc biblique et croyante. Elle vise à montrer la cohérence de la vision biblique de la femme pour mieux appréhender la nature du lien entre Jésus et Marie-Madeleine.
Jérusalem, l’épouse que Dieu aime
Ève, la mère, Bethsabée, la reine, Ruth, la veuve, Marie Madeleine la possédée, ces femmes par leur histoire révèlent toutes un aspect de la bonté de Dieu : Ève transmet la vie, Bethsabée est la mère du roi Salomon, Ruth l’étrangère devient l’épouse de Booz et par suite sera l’aïeule du roi David, Marie Madeleine parle la première avec Jésus ressuscité.
Combien d’autres nous sont familières parce que nous connaissons les drames qui ont inspiré les poètes et que leurs portraits font partie de notre mémoire. Parmi elles, Judith que nous associons toujours à la tête dégoulinante de sang d’Holopherne tant elle a suscité de représentations, tapisseries et peintures en ayant fait le sujet biblique par excellence. Ou encore Esther et alors ce sont les beaux vers de Racine qui nous viennent à l’esprit. En revanche il est une figure féminine très souvent citée par les prophètes dans les différents états de sa vie et qui ne nous est pas aussi proche car il n’en existe aucune représentation. Il s’agit de la fiancée de Dieu.
Jérusalem : La fiancée de Dieu
Jeune fille fiancée à Dieu, épousée et comblée de présents, voici qu’elle se lasse de son mari et l’abandonne. Livrée au plaisir de ses amants de passage, la belle et pure devient une prostituée assise aux carrefours des routes. Elle découvre que ceux qu’elle croyait aimer en veulent à sa vie : abandonnée, persécutée, dévastée, elle s’effondre en pleurs au milieu des ruines. Dans le silence, elle apprend à se souvenir de son premier mari qui l’attend toujours et lui ouvre les bras pour la pardonner. Cette jeune fille, c’est Jérusalem. C’est ainsi que l’histoire d’une femme symbolise celle du peuple que Dieu a choisi pour le faire entrer dans une Alliance qui doit être vécue dans la fidélité comme le mariage. Cette relation conjugale entre Dieu et son peuple nous fait découvrir à la fois l’exaltation de la beauté féminine et l’asservissement aux passions dès que l’on se détourne de Dieu puis le malheur et la persécution qui en découlent. Il suffit d’écouter les prophètes pour découvrir dans toute sa vérité cette figure féminine qui occupe une place centrale dans l’Ancien Testament. Abandonnée dès sa naissance, personne ne lui a accordé les premiers soins mais Dieu est passé près d’elle et l’a recueillie. Il a veillé sur elle en la soignant, lui donnant des vêtements brodés, la couvrant d’étoffes précieuses, lui offrant bijoux et parfums, la nourrissant de fine fleur de farine, de miel et d’huile si bien qu’elle devint d’une extrême beauté. Hélas ! cette beauté, le culte de sa personne, la recherche d’un plaisir jamais assouvi devinrent ses idoles. Elle se détourna de son bienfaiteur et se mit à adorer les divinités étrangères. Ézéchiel transpose dans l’image du mariage et de l’adultère le manque de foi de Jérusalem qui abandonne la Parole du Dieu unique révélée par l’intermédiaire de Moïse au Sinaï. Jérémie reprend le même thème et rien n’est plus émouvant que d’écouter les paroles de Dieu :" Je te rappelle ton amour de jeune mariée, tu me suivais au désert...(Jér.2, 2). Et moi, je m’étais dit, je vais lui donner un pays de cocagne, un domaine qui soit parmi les nations d’une beauté féérique.. ." (Jér. 3, 19). Dans notre imaginaire, le Dieu de l’Ancien Testament prend trop souvent le visage d’un Dieu en colère, souvent terrifiant alors qu’il se révèle d’une tendresse inouïe. Soulignons au passage que le mot hébreu que nous traduisons par tendresse signifie aussi l’organe féminin qui abrite l’enfant et donc qui donne la vie. La tendresse de Dieu donne aussi la vie en pardonnant sans cesse les péchés des hommes. Mari bafoué dans une société où on lapide les femmes infidèles, Dieu attend le retour de son épouse. Quel invraisemblable paradoxe que cette fidélité qui va à l’encontre de toutes les règles de la société contemporaine des prophètes ! Qui se cache derrière cette figure féminine ? Toute la population d’Israël, interpellée sous le nom de Jérusalem, ville faite de libertés individuelles où chacun dans son cœur est libre de dire oui ou non aux commandements de Dieu et plus grave encore de croire en sa Parole ou bien de chercher ailleurs d’autres réconforts.
Jérusalem, épouse malheureuse pendant l’exil à Babylone
Hélas, Jérusalem est assiégée et sa population part en exil : Jérusalem, la princesse, n’est plus qu’une veuve prisonnière. Dans un cheminement qui bouscule notre logique le poète des Lamentations rapproche constamment la femme Jérusalem et la ville Jérusalem dont la population part en exil. Jérusalem prend conscience de son péché : oui, elle est bien responsable des malheurs qui s’abattent sur elle, fruits de ses révoltes et dont elle va porter les conséquences comme un joug. Elle reconnaît le mal que lui ont fait ses idoles, ces divinités étrangères qu’elle a confondues avec le vrai Dieu. Dans une comparaison très hardie mais combien éloquente, le poète des Lamentations compare le siège de Jérusalem à un viol : lorsque son rempart est enfoncé et que les païens pénètrent dans le Saint des Saints au cœur du Temple, c’est son corps qui connaît la déchéance. (Lam. 1, 10). La nudité, la privation de relations amoureuses, la moquerie infligée par ses amants qui rient de sa misère révèlent en contraste ce que fut sa beauté spirituelle si bien exprimée par Ézéchiel.
Jérusalem, couverte de parures et de pierres précieuses, n’a pas compris qu’elle devait toutes les joies de sa féminité à son premier mari. Élevée comme une princesse, elle a oublié la Loi qui lui donnait le chemin du bonheur. Jérusalem a tout perdu : les prophètes sont lapidés, torturés, emprisonnés pour avoir annoncé la vérité, les femmes marchent haletantes vers Babylone, leurs enfants deviennent des esclaves. Mais Dieu se souvient de Jérusalem et il lui annonce la plus belle espérance qui soit. De nouveau elle aura des enfants si nombreux qu’il faudra élargir l’espace de sa tente, de nouveau elle sera reconstruite. Alors que la population de Jérusalem est encore déportée en Babylonie et que les ruines rougeoient de braises brûlantes, Dieu va rebâtir Jérusalem allant jusqu’à utiliser du fard à paupières en guise de mortier :
« Humiliée, ballottée, privée de réconfort, voici que, moi, je mettrai un cerne de fard autour de tes pierres. Je te fonderai sur des saphirs. Je ferai tes créneaux en rubis, tes portes en pierres étincelantes et tout ton pourtour en pierres ornementales » (Isaïe 54, 11-12). Cité parée comme une femme, Jérusalem retrouvera la beauté dont elle doit briller aux yeux des nations. Il est frappant de voir à quel point les prophètes utilisent, superposent, entrelacent images féminines et images de la ville : c’est là la force et le charme souvent déconcertant mais si riche de la poésie hébraïque qui est le langage des prophètes.
La figure de la fille de Sion
Si nous en restions au stade des images, cette lecture serait vaine, cette figure féminine relèverait du mythe. Il faut continuer à écouter la parole de Dieu et découvrir accolée à Jérusalem la figure de la Fille de Sion que Matthieu et Jean citeront au moment de l’entrée de Jésus à Jérusalem, textes repris dans la liturgie le dimanche des Rameaux : " Ne crains pas Fille de Sion, Voici ton roi qui vient, il est monté sur le petit d’une ânesse " (Mat. 21, 5 - Jean 12, 15)
Cette Fille de Sion est une autre manière d’interpeller Jérusalem : Sion étant le nom d’une colline de Jérusalem conquise par David (2 Sam.5, 7) et sur laquelle allait être construit le Temple. Le prophète Isaïe voit le Seigneur en train de regagner Sion, et il annonce que c’est le Seigneur en personne qui ouvrira le cortège de ceux qui regagneront leur pays, une fois l’exil terminé. Mais il va plus loin encore et il prédit que cette Sion sera lumière pour les nations et que des richesses innombrables afflueront vers elle : des chameaux seront chargés de cargaisons d’or et d’encens... (Isaïe 60, 6). L’épisode des mages dans l’Evangile fera allusion à cette prophétie. Comment toutes ces promesses se réaliseront-elles : ne serait-ce que du vent ? Jérusalem, la Fille de Sion, en résumé, la femme dont il a été question tout au long de cette lecture prophétique va mettre au monde un enfant : « Avant d’être en travail, elle a enfanté, avant que lui viennent les douleurs elle s’est libérée d’un garçon... » (Isaïe 66, 7)
Les chrétiens reconnaîtront en Marie la mère de cet enfant. Car Marie exprime la foi parfaite d’Israël quand elle acquiesce sans hésiter à la demande de l’ange. Elle met au monde le Messie, celui qui apporte l’unique libération, celle du péché et de la mort, et qui permettra la reconstruction de Jérusalem avec des pierres précieuses ainsi que nous en lisons l’annonce aussi dans l’Apocalypse. " Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel de chez Dieu ; elle s’est faite belle comme une jeune mariée pour son époux" (Ap 21, 2) La jeune mariée était la Jérusalem avant qu’elle ne pèche et qu’elle n’abandonne Dieu, son mari fidèle. La voici comblée, ressuscitée, offerte à tous nos regards parce que Marie a répondu à l’appel du Seigneur. Cette nouvelle figure d’une Jérusalem céleste et resplendissante que nous voyons apparaître dans les ultimes chapitres de l’Apocalypse, dernier livre de la Révélation, est la figure de l’Église, l’épouse du Christ.Ainsi l’image féminine de Jérusalem et de la Fille de Sion, au-delà de ses tribulations, parvient au salut. Oui, Dieu a libéré son peuple en lui donnant son vrai roi, le Messie, et en permettant que ceux qui croient en Lui, juifs ou païens, se retrouvent unis à Lui dans l’Église, la Jérusalem d’en-haut. C’est dans cette perspective de la féminité telle que l’évoque la Bible que peut mieux se comprendre la figure de Marie-Madeleine.
Marie-Madeleine
Les différentes Marie
C’est son nom qui vient tout de suite à l’esprit quand nous pensons aux femmes de l’Évangile. Mais nous devons effectuer tout d’abord un travail d’éclaircissement pour distinguer ce qui caractérise toutes les Maries citée par les Évangiles en plus, bien sûr de la Vierge Marie.
- Marie de Béthanie est la sœur de Lazare et de Marthe. Jean rapportant la résurrection de Lazare précise " Il s’agit de cette même Marie qui avait oint le Seigneur d’une huile parfumée... " (Jean 11, 2).
- Luc cite aussi une pécheresse qui verse de l’huile parfumée sur les pieds de Jésus en précisant qu’elle est une femme de la ville, expression qui renvoie à Jérusalem, la ville par excellence ou Béthanie effectivement voisine de Jérusalem (Luc 7, 37). Luc ne donne pas son nom.
- Luc parle clairement de Marie de Magdala qui accompagne Jésus.
Marie de Magdala
Magdala est situé sur le bord du lac de Tibériade en Galilée. C’est de Magdala que vient le terme : Madeleine. N’oublions pas que l’origine géographique détermine l’identité : Jésus reste jusque sur l’écriteau de la croix le Nazarénien, celui qui a habité Nazareth. Que savons-nous de cette dernière ? Saint Luc rapporte qu’elle accompagnait Jésus et les apôtres qui faisaient route à travers villes et villages.(Luc 8, 1) Il précise qu’elle avait été délivrée de sept esprits mauvais qui la possédaient. Maladie, folie, mélancolie, qui pourrait le dire ? Ou bien vie de débauche qui l’entraînait dans le péché ? Simplement le chiffre sept, symbole de plénitude, est un indice pour faire remarquer que Satan, sous la forme du mal le plus insidieux, s’est emparé d’elle et a fait de sa personne son royaume. Quand elle a été délivrée, sauvée, guérie, elle s’est mise aussitôt à marcher à la suite de Jésus. On sait aussi que Marie de Magdala se trouvait au Calvaire et regardait à distance le supplice de Jésus. (Marc 15, 40). Elle fait partie des femmes qui, dès le sabbat terminé, se rendirent au tombeau où Jésus avait été déposé pour donner à son corps les derniers soins de la toilette funèbre qui n’avait pas été terminée. Au pied de la croix se trouvent les trois Maries, la Vierge, sa sœur, une autre Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jean rapporte une très belle scène entre Jésus ressuscité et Marie de Magdala. Les détails qu’il donne ne sont ni anodins ni pittoresques mais destinés à nous faire saisir à travers les réactions de Marie Madeleine ce qu’est la résurrection. La scène se passe dans un jardin qui rappelle le jardin d’Eden, là où Ève avait été piégée par le démon. De la même manière que Marie de Magdala a été libérée de la puissance démoniaque par le geste salvateur du Christ, désormais l’humanité, comprise à travers la figure d’Eve-Madeleine, est sauvée de l’emprise du démon et de la mort. Jésus interpelle ensuite Marie-Madeleine par son nom comme le bon berger au moment où il a fait sortir les brebis de l’enclos, image de la prison mortelle. La caractéristique fondamentale de la possession démoniaque est bien la perte de la conscience de sa propre identité symbolisée par le nom. En l’appelant, ce nom lui est rendu en plénitude. Mais Marie-Madeleine n’était pas encore totalement purifiée : que venait-elle faire au cimetière ? Chercher un corps, embaumer un cadavre, se livrer aux rites funèbres ? Aveugle, elle ne reconnaît pas Jésus, sourde, elle n’identifie pas sa voix, signe de l’endurcissement du cœur et en cela elle résume l’attitude spirituelle de Jérusalem dénoncée par le prophète Isaïe, telle que nous l’avons décrite dans notre première partie. Elle n’avait donc pas compris l’enseignement de Jésus. Pourtant elle le suivait depuis longtemps... Enfin Marie-Madeleine veut étreindre physiquement Jésus et le prendre dans ses bras. Mais Jésus lui interdit de la toucher. Elle le fera spirituellement plus tard, dans l’eucharistie, accomplissant alors la même reconnaissance que les disciples d’Emmaüs qui découvrent la réalité du Christ alors qu’il a disparu à leurs yeux. Parmi la foule de ceux qui l’ont suivi, le Christ a choisi une femme, Marie de Magdala, une femme qui avait été démoniaque, autrement dit celle qui était la plus indigne de recevoir la première le privilège de voir Jésus ressuscité.
Postérité de la figure de Marie-Madeleine
Au IIème siècle, l’évêque Hippolyte de Rome relit la scène de la rencontre entre Jésus et Marie Madeleine dans ce jardin à la lumière du Cantique des Cantiques qui, lui aussi, se passe dans un jardin. Le Christ est l’époux, Marie Madeleine celle qui part à la recherche de son Bien Aimé. Puis il montre que la figure féminine en quête de celui qu’elle aime n’est autre que l’Église à la recherche du Christ qu’elle trouve ressuscité dans un acte de foi. A partir de ce moment naît une nouvelle génération de fidèles si bien que le Christ n’emmène pas seulement Madeleine au paradis mais aussi la première Ève. Il transpose cette scène dans le jardin d’Eden c’est-à-dire dans le Paradis et il voit en Marie Madeleine une figure d’Ève sauvée. Le pape Grégoire le Grand, qui meurt en 604, dans ses homélies 25 et 33 assimile la pécheresse anonyme de Luc, la Marie de Béthanie, la Marie de Magdala aux sept démons en une seule et même figure, celle de l’Église aimante. Son ministère a lieu dans une période très troublée et son souci est la conversion. Cette triple figure réunie en une seule convient alors parfaitement à son projet pastoral.
Dans l’imaginaire médiéval, on voit en elle surtout une prostituée pardonnée qui entoure de ses bras le pied de la croix. C’est pourquoi elle est toujours représentée très jolie, vêtue de riches atours et parée de bijoux. Le signe qui permet de l’identifier sur les miniatures est la pyxide qu’elle tient dans ses bras, allusion aux huiles et baume de l’onction sur le corps de Jésus.
Pour approfondir :
- Christine Pellistrandi, Jérusalem, épouse et mère, Cerf.
- Anne-Marie Pelletier, Le christianisme et les femmes, Cerf.
- Régis Burnet, Marie-Madeleine, de la pécheresse pardonnée à l’épouse de Jésus, Cerf.
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