Une première raison du succès éditorial de l’évangile de Judas est le goût du public pour tout ce qui est secret : un manuscrit réapparaissant après 2000 ans pour dire enfin la vérité sur Jésus et Judas ! Pour peu que le Vatican ou l’Eglise soient soupçonnés de chercher à cacher ce secret, on obtient alors tous les ingrédients d’un succès planétaire tel celui du Da Vinci Code. Plus largement, l’engouement pour les évangiles gnostiques de Marie, Thomas ou Philippe participe de ce phénomène.
Mais dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, il y a plus, me semble-t-il. Car que nous le voulions ou non, nous sommes fascinés par la figure de Judas. Cette fascination marque plus particulièrement l’époque moderne depuis environ deux siècles. Que se cache-t-il derrière cette fascination ? C’est une des raisons de l’organisation de cette conférence.
Anne-Claire Bolotte nous a montré le mystère de la liberté de Judas dans son acte de trahison, acte que le Christ assume dans le libre don de soi-même que le Père accueille pour le salut de tous les hommes. Déjà l’Ancien Testament annonçait à travers l’histoire de Juda vendant son frère Joseph aux Ismaélites pour vingt sicles d’argent, la capacité de Dieu à transformer le mal en bien, c’est-à-dire sa souveraineté sur les puissances des ténèbres. Ainsi Joseph, au moment où il se fait reconnaître de ses frères, leur dit : « vous aviez médité le mal contre moi et Dieu a médité d’en faire un bien afin d’accomplir ce qui arrive aujourd’hui : garder en vie un peuple nombreux (Gn 50, 20) ».
Ainsi, du mal accompli par Judas l’Iscariote, Dieu tire un grand bien : la vie éternelle pour tous les hommes. Il n’y a donc nul déterminisme dans l’acte de Judas. On ne peut affirmer qu’il fallait qu’il trahisse pour que le salut soit donné. Si nécessité il y a, c’est celle de l’amour du Christ qui aime jusqu’au bout, et affirme ainsi sa maîtrise sur l’histoire et le péché de l’homme. Quoiqu’on puisse dire des différents motifs de la trahison, un point obscur nous échappera toujours, c’est celui de la liberté de Judas.
Cependant, nous savons que Judas était un ami, un proche de Jésus. Or on est toujours trahi par ses proches, sinon ce n’est pas une trahison ; nous savons comment la trahison peut faire partie de nos vies, comment nous avons pu trahir ou être trahis. Au fond, pourquoi trahit-on ? Même pour nous-mêmes, les raisons n’en sont jamais claires. Quant à la souffrance causée par une trahison, elle est terrible car elle redouble le mal commis par la blessure ouverte d’une amitié bafouée. Jésus savait que cette amertume humaine ne serait pas épargnée au Fils de l’Homme. Déjà David, figure du Messie, avait été trahi par un de ses proches conseillers Ahitophel, qui finit lui aussi par se pendre (cf. 2 Sm 17, 23). Les Psaumes évoquaient aussi le drame de l’homme trahi par son meilleur ami ; ainsi le psaume 40 : « même l’ami qui avait ma confiance et partageait mon pain, m’a frappé du talon » (Ps 40, 10) verset cité par Jean pour relater le dernier repas de Jésus et l’annonce de la trahison. Le psaume 54 évoque aussi la souffrance de celui qui est trahi et sa vulnérabilité : « si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer, si mon rival s’élevait contre moi, je pourrais me dérober ; mais toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime » (Ps 54, 13-14), verset qui n’est pas sans rappeler l’adresse de Jésus à Judas à Géthsémani : « mon ami, fais ce pour quoi tu es là » (Mt 26, 50). Jésus, peu à peu, a deviné que Judas pouvait le trahir, mais il l’a laissé libre. Cette trahison le bouleverse et le laisse sans défense. Il l’accueille cependant dans l’acceptation de la volonté du Père, de sauver tout homme.
Mais Judas ne saurait porter à lui seul toute la responsabilité de la mort de Jésus : il y a d’abord la haine des chefs du peuple juif, la versatilité du peuple, la lâcheté de Pilate, la cruauté des soldats romains, le reniement de Pierre et la fuite des disciples. Les récits de la Passion veulent justement montrer que tous sont coupables. C’est-à-dire que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, coupables de sa mort.
La figure de Judas renvoie ainsi chacun de nous à sa propre liberté et nous interroge sur notre relation au Christ. Or plus nous sommes proches du Christ, plus nous pouvons le trahir. Judas est ainsi une possibilité pour chacun de nous. Ce fait spirituel explique la sobriété des évangiles sur les motivations profondes de Judas : chacun peut s’y retrouver.
Dans cette possibilité abyssale, ce vertige de notre liberté gît la possibilité de la damnation. Même si nous ne savons pas si Judas est ou non damné, et si nous espérons qu’il soit sauvé, son récit illustre spirituellement la logique de la damnation : plus en effet le salut nous est offert, plus nous pouvons le refuser. Ce refus de l’amour est identiquement enfermement dans le désespoir, il est haine éternelle de soi.
Par suite, chaque homme, chaque époque évoquera Judas à sa manière et s’y révèlera comme dans un miroir.
- Les premiers siècles, avec les Pères de l’Eglise, l’évoqueront surtout comme la figure du damné, l’associant à l’avertissement du Christ à l’adresse de celui qui le livre : « mieux eût valu pour lui qu’il ne fût pas né, cet homme-là (Mt 26-24) ».
- Le Moyen-Âge associera Judas aux Juifs. Juda, d’où dérive le mot Juif, c’est forcément l’autre, pas le chrétien mais le juif qui a refusé le Messie. La soif de l’argent présente chez Judas deviendra une caractéristique attribuée au peuple juif à l’époque où, par ailleurs, le seul métier qui leur soit alloué est celui d’usurier. C’est ainsi que se nourrira l’antijudaïsme chrétien dont nous sortons à peine.
- A l’époque moderne, surtout à partir du XVIIIème siècle, on cherche à réhabiliter Judas. Selon deux versions. La première est romantique : il s’agit d’une fascination un peu gnostique pour la figure du rebelle, du révolté. On en trouve des échos chez Baudelaire dans les Fleurs du Mal. La seconde version est plus positive et fait de Judas un disciple si dévoué à son maître qu’il le trahit pour que le salut puisse s’accomplir. La liberté de Judas est ici gommée au profit d’une lecture a posteriori de l’événement qui cherche à comprendre rationnellement ce qui ne peut l’être. On a pu mesurer comment cette hypothèse ne pouvait s’accorder ni avec l’Evangile (aucun disciple n’a pu comprendre par avance les annonces de la Passion), ni avec le mystère de notre liberté humaine.
Pourtant, aujourd’hui encore, nous cherchons à réhabiliter Judas, voire à l’innocenter (et si l’Evangile de Judas a pu éveiller l’intérêt, c’est justement qu’on a cru qu’il l’innocentait). Que cache donc notre désir de le réhabiliter ? Si Judas est une possibilité réelle de chacun de nous, alors ce désir est celui de nous réhabiliter nous-mêmes, et ainsi de fuir notre propre culpabilité. Qui de nous en effet n’a pas trahi un jour ou l’autre Jésus, en trahissant l’exigence de l’Evangile ?
Fuir notre culpabilité, c’est aussi fuir le pardon qui nous est offert par le Christ. Mais si nous ne sommes plus coupables, alors il nous faut des coupables. C’est alors que l’accusation se renverse et que l’accusé se fait accusateur, dans une logique du bouc émissaire. Ce coupable sera souvent l’Eglise et à travers elle le Christ dont la Passion se rejoue à travers les âges.
Judas, lui au moins, avait reconnu sa faute devant les Grands Prêtres : « j’ai péché en livrant un sang innocent » (Mt 27, 4). Mais il ne pouvait avoir accès de son vivant au pardon du Christ, car il ne pouvait mesurer que c’était justement par sa mort, que le Messie entrerait dans sa gloire et offrirait à tout homme le pardon.
Sans doute, comme pour les autres traîtres de l’Ancien Testament, le suicide était-il alors la seule issue à sa culpabilité, en donnant vie contre vie. Un chapiteau de la Basilique de Vézelay (le premier tout en haut à droite en entrant dans la nef) raconte le récit de la pendaison de Judas : sur la gauche, on le voit pendu, et au centre, un homme porte le corps sur ses épaules. Cet homme est, à n’en pas douter, le bon berger portant la brebis perdue. Oui, nous croyons que dans sa mort, Judas rencontra le Christ descendant au séjour de morts pour le chercher et lui offrir son pardon. Nous ignorons sa réponse. Mais la nôtre, quelle est-elle aujourd’hui ?