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L’Évangile : quelle vérité ? (Père Antoine Vidalin)


Antoine Vidalin est prêtre à Saint Jean-Baptiste de Grenelle.

« je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux intelligents, et l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 26)

Les évangiles sont-ils vrais ? Ou bien la vérité est-elle ailleurs, cachée depuis deux mille ans par l’Église ? Même si, comme nous avons vu, certains des faits sur lesquels le Da Vinci Code prétend s’appuyer sont faux, la question demeure néanmoins et me semble capitale : il s’agit de rien de moins que la prétention du christianisme tel que l’Église le propose depuis deux mille ans, et encore aujourd’hui, à être vrai. Vous aurez remarqué que je ne parle pas des évangiles mais de l’Évangile. Avant les textes, il y a en effet cette Bonne Nouvelle, en grec Évangile, que Jésus prétend annoncer à tout homme et dont il transmet la charge de l’annonce à ses Apôtres : quelle est cette Bonne Nouvelle ? Est-elle vraie ? De quel type de vérité s’agit-il ?

Évangiles et histoire

Impossibilité de prouver la véracité des évangiles

Or, pour répondre à ces questions vitales, nous sommes nécessairement reconduits aux textes qui sont en notre possession. Car, à la différence des Apôtres, nous ne sommes plus devant Jésus en chair et en os, mais confrontés à des textes, les évangiles en particulier, dont on se demande s’ils sont vrais. Être vrai signifie alors pour nous : correspondre à la réalité qu’ils prétendent raconter. ’Est-ce que cela c’est passé comme ça ?’ Or il nous est impossible de le savoir pour plusieurs raisons :

  • Tout d’abord, comme pour tout événement de l’histoire, la réalité dont il s’agit est irrémédiablement perdue pour nous, engloutie dans le passé. C’est bien pour cela qu’il est toujours possible de raconter que les évangiles ne racontent pas la vérité, voire qu’ils la masquent : ainsi, par exemple, que Jésus était marié à Marie-Madeleine, qu’il n’est qu’un homme et n’a jamais prétendu venir de Dieu etc. C’est ainsi que certains ont pu affirmer que ce n’est pas Shakespeare qui a écrit les pièces de Shakespeare. Qui pourra fournir un démenti puisque ces événements n’ont pas d’autres traces que les écrits qui en font mention ?
  • Il y a une seconde raison plus profonde à l’impossibilité de prouver la vérité des évangiles selon un mode purement objectif, c’est qu’il n’y a pas de réalité objective, de type scientifique lorsqu’il s’agit d’histoire et de faits humains. Tout est affaire de sens et d’interprétation : quand bien même nous aurions un documentaire filmant la vie du Christ à son époque, avec le plus grand souci d’objectivité, ce documentaire, ne serait-ce que par le choix du point de vue, de la succession des plans, des scènes retenues, serait une interprétation subjective parmi d’autres. Même l’ ’objectif’ de la caméra n’empêche pas qu’il y ait derrière un œil subjectif.
  • Mais il faut aller plus loin : quand bien même, nous aurions été devant le Christ en chair et en os, comme les apôtres, nous ne serions pas plus avancés pour découvrir la vérité de ce qu’il affirme : l’annonce d’un Royaume de Dieu présent en nous, royaume qu’il identifie à sa propre personne comme Fils de Dieu envoyé par le Père pour le salut de tout homme. Car au-delà de la vérité factuelle des évangiles, la question de la vérité des paroles prononcées par le Christ demeure. Comme les Apôtres au début, peut-être n’aurions-nous vu en lui qu’un homme, certes un peu plus extraordinaire que la moyenne, voire même le Messie ? Qui nous aurait donné de comprendre le mystère de sa personne comme Fils de Dieu ? Après tout, beaucoup ont vu le Christ et n’ont pas cru en lui.

Allons encore plus loin : quand bien même le Christ apparaîtrait, ressuscité au milieu de nous maintenant, que cela ne suffirait pas à nous faire entrevoir la vérité de sa vie. La meilleure preuve en est que, parmi ses disciples qui l’avaient côtoyé pendant trois ans, certains doutèrent lorsque, ressuscité, il leur apparut (cf. Mt 28, 17).

Si les Apôtres ont pu douter, c’est que la vérité à laquelle ils étaient invités à adhérer n’était pas seulement de type objective. Il s’agissait de la foi, c’est-à-dire d’une rencontre par delà la séparation et la mort, par delà leurs remords ou leurs tristesse avec celui en qui ils avaient mis leur confiance et qu’ils retrouvaient vivant : est-ce à dire qu’il s’agit simplement d’une expérience subjective, incommunicable, voire mythique ? Les évangiles ont bien cependant une prétention historique : si Jésus n’a jamais existé et s’il n’est pas réellement ressuscité, la foi chrétienne bascule du côté du mythe, d’une croyance délirante.

Les quatre évangiles canoniques sont antérieurs aux gnostiques

Pourtant, nous l’avons dit, il ne nous est pas possible de prouver objectivement la vérité des événements racontés par les évangiles. L’histoire n’est pas pour autant démunie, puisque les évangiles constituent par eux-mêmes des témoignages historiques que l’on peut dater avec plus ou moins de certitude. Ici, les thèses avancées dans le roman d’une écriture des quatre évangiles sous Constantin au IVème siècle et du rejet d’autres évangiles déjà écrits, tout cela pour des raisons politiques et religieuses, tombent d’elles-mêmes.

Les historiens s’accordent en effet pour affirmer que les quatre évangiles ont été écrits avant l’an 1OO, autour de 70 pour Matthieu, Marc et Luc et vers 90 pour Jean. En comparaison, les autres évangiles mentionnés dans le roman et appelés gnostiques, sont beaucoup plus tardifs : minimum 150, pour les évangiles gnostiques de Thomas et Marie, après l’an 200 pour celui de Philippe. Le canon de Muratori, datant de 170 cite déjà exclusivement les quatre évangiles comme inspirés, ainsi que la plupart des écrits du Nouveau Testament. À la même époque, Irénée, évêque de Lyon, ne reconnaît que les quatre évangiles comme ayant une origine apostolique.

Évangiles et vérité

Les quatre derniers sont donc les témoignages de loin les plus anciens que nous ayons sur le Christ, sans oublier les épîtres. Ces témoignages sont-ils fiables ? Telle est la question qui se pose à présent, question qui est celle de l’historien devant ses sources.

Concordance et divergence des évangiles

On peut remarquer la concordance assez remarquable entre les quatre récits différents, nés pourtant dans des églises différentes et éloignées (Matthieu dans des milieux judéo-chrétiens en Syrie, Marc dans l’entourage de Pierre à Rome, Luc dans celui de Paul autour de la mer Égée et Jean dans des milieux proches du Temple, exilés en Asie Mineure après la chute de Jérusalem). Même leurs divergences accréditent la valeur historique de ces documents. Nul n’a ainsi essayé de les accorder entre eux, ce qui aurait été le cas s’ils avaient été des œuvres inventées pour défendre une thèse idéologique.

Le lien entre ces deux phénomènes (concordance et divergences) vient du fait que ces textes se présentent explicitement comme des témoignages au sujet de ce Jésus que l’on affirme Messie et Fils de Dieu. Ainsi Jean : « ces choses-là ont été écrites afin que vous croyez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31).

Les évangiles sont des témoignages

Tous les textes du Nouveau Testament ont ce statut d’être des témoignages : c’est même ce qui les caractérise et fait leur nouveauté par rapport aux autres écrits qui leur sont contemporains : les apocalypses juives, visions du monde céleste et de sa hiérarchie, ou bien récits historiques grecs ou romains, qui ne prétendent tout au plus que rendre compte de la vie des hommes illustres, et n’engagent pas leurs auteurs. Qui voudrait mourir pour défendre le fait que César a bien franchi le Rubicon tel jour à telle heure ? Par contre, les auteurs du Nouveau Testament sont tous morts pour témoigner de la vérité de ce qui était rapporté du Christ. Le mot même de ’martyr’ signifie en grec ’témoin’.

Mais, pourrait-on objecter, le statut de témoin n’invalide-t-il pas leur témoignage ? Il n’y a plus d’objectivité, leurs écrits sont partisans : nous sommes là devant le paradoxe de l’histoire qui ne peut être objective, devant s’appuyer sur des témoignages forcément subjectifs et y croire pour une part. Nous devons cependant admettre que l’engagement des témoins, parfois jusqu’à la mort, est un signe de l’authenticité de leur témoignage. Le fait que ces témoins ne cachent pas leurs faiblesses, leurs incompréhensions devant le Christ, voire même leur péché (le reniement de Pierre), nous assure paradoxalement de leur exigence de vérité.

Il nous faut même approfondir ce paradoxe et remarquer cette chose étonnante que le premier témoin qui ait écrit sur le Christ, Paul, dont l’épître aux Galates, est datée des années quarante, à savoir une quinzaine d’années seulement après la mort de Jésus, n’a pas connu ce dernier durant sa vie terrestre, mais seulement lors de l’apparition du chemin de Damas. Relatant ce fait, il dira : « lorsque Dieu daigna révéler son Fils en moi » (Ga 1, 16).

C’est dire que les Apôtres sont d’abord témoins d’une expérience intérieure, d’une Vie qu’ils reçoivent d’un homme concret, Jésus, mort et ressuscité, pas seulement pour lui-même, mais pour eux, et en eux. Et leur témoignage consiste à dire qu’il est le Messie (même sens que le terme grec, Christ = oint) annoncé par l’Ancien Testament, celui qui accomplit toutes les promesses de Dieu contenues dans les Écritures du peuple juif : le pardon des péchés, la résurrection des morts, le don de l’Esprit de Dieu à son peuple et la conversion des nations païennes au Dieu d’Israël. C’est pourquoi leur témoignage, qui va peu à peu constituer le Nouveau Testament, est indissociable de l’Ancien Testament. C’est même l’Ancien Testament, et non une science historique qui pourra nous confirmer la vérité du Nouveau. Comme le dit Jésus : « le salut vient des juifs » (Jn 4, 22). La garantie des faits que nous annoncent les évangiles, en particulier la mort et la résurrection du Messie, est qu’ils accomplissent les prophéties d’Israël, tout en les dépassant, puisque nul n’aurait imaginé que c’était par sa mort et sa résurrection que le Messie allait accomplir les Écritures. L’histoire donnait ainsi un surcroît de sens à l’Ancien Testament.

Mais il nous faut aller plus loin pour comprendre ce qu’est le témoignage des apôtres : car ils ne parlent pas du passé. Quel est l’intérêt, à part pour notre culture générale, de savoir que Jésus est mort et ressuscité si cela ne nous concerne pas. Le témoignage des Apôtres est au présent : celui qui est ressuscité, est toujours vivant, maintenant, au milieu de ceux qui ont cru et qui l’ont accueilli, et qui forment l’Église, le peuple messianique en lequel le Messie continue à être vivant. C’est seulement dans ce contexte que peut se comprendre la rédaction des évangiles : les croyants dans l’Église réalisent que toute la vie du Christ continue à leur être présente spirituellement, particulièrement l’eucharistie : Jésus continue à purifier les lépreux, à guérir les aveugles et les sourds que nous sommes, il continue à mourir en ceux qui meurent et aussi en ceux qui font mourir, il continue à rejoindre les hommes pour les faire passer de la mort, c’est-à-dire de leurs souffrances, leurs désespoirs, leurs péchés, au pardon, à la vie, à la capacité retrouvée d’aimer. Ce passage de la mort à la vie, offert à tout homme, c’est cela l’annonce de l’Évangile, et c’est pour cela que les évangiles ont été écrits.

Les évangiles s’adressent aux hommes d’aujourd’hui et annoncent ce que le Messie peut et veut faire dans la vie des hommes. C’est parce que les croyants vivent la purification, la guérison intérieures qu’ils savent que les épisodes de la vie du Christ sont vrais (purification du lépreux, guérison des malades etc...) et non le contraire. Ce que le Christ a vécu dans le temps, il le vit désormais pour toujourss et pour tout homme qui le veut.

Ainsi le célibat de Jésus, attesté par les quatre évangiles, se comprend, non comme une négation du mariage de Jésus, mais comme son affirmation : comme Jésus le dit lui-même, il est l’Époux, celui qui se donne à l’humanité, appelée à lui être unie. Les croyants vivent dans la foi cette union à chaque messe, une union qui est charnelle puisque c’est son propre corps que le Messie donne à manger, de telle sorte que cette union est infiniment plus profonde et plus radicale que l’union sexuelle, qui n’en est qu’un symbole. Dans cette perspective, on l’a vu avec Christine Pellistrandi, Marie-Madeleine, représente l’humanité pardonnée et croyante appelée aux noces avec son Seigneur. Si Jésus avait été marié avec Marie-Madeleine, il aurait établi avec elle un lien particulier en contradiction avec sa mission d’être l’époux de toute l’humanité.

Le gnosticisme

Il y a donc une vérité des Évangiles, toute à la fois historique et spirituelle qui se déploie dans la vie des croyants. Cette vérité est fondée sur le témoignage des apôtres (histoire) et la vie de l’Église (vie spirituelle). Elle concerne les textes écrits dans les églises au Ier siècle et qui vont former le Nouveau Testament. Leur caractère simple, pour ne pas dire brut, tranche sur les productions littéraires qui suivront, en particulier les évangiles apocryphes qui seront écrits au second et surtout au troisième siècle, à une époque où, nous l’avons vu, le canon du Nouveau Testament est déjà pratiquement constituée). C’est ainsi que les évangiles gnostiques (de Philippe, de Thomas, de Marie) ne furent pas composés au sein des églises, mais dans des milieux égyptiens, probablement païens et nourris d’influences égyptiennes, perses (avec le zoroastrisme) et de néo-platonisme.

Disons un mot de cette gnose, aux multiples visages : toutes ces doctrines ont en commun d’établir une opposition entre la matière considérée comme mauvaise et l’esprit, étincelle divine présente en chaque homme. Le salut consiste donc à s’élever, par cette connaissance, à la sphère spirituelle en quittant une matière forcément mauvaise. Prônant un salut désincarné, ces doctrines s’opposent avec la réalité du salut chrétien, à savoir que la Parole de Dieu s’est faite chair pour que la chair soit sauvée.

Elles ne peuvent admettre que Dieu se soit fait homme, c’est-à-dire matière, et refusent la bonté d’un Dieu créateur ayant fait toutes choses par amour. Pour elles, le Dieu de l’Ancien Testament n’est qu’un démiurge ignorant et stupide, artisan d’une création qui emprisonne l’homme dans l’ignorance. C’est pourquoi les pseudo-évangiles gnostiques ne citent jamais l’Ancien Testament, pas plus qu’ils ne prétendent avoir un lien avec l’histoire de Jésus : ce sont des séries de discours du Christ, qui n’est, pour la gnose, ni Fils de Dieu, ni homme, mais un pur esprit envoyé pour transmettre aux adeptes la connaissance des secrets divins afin de réveiller, par cette connaissance, l’esprit divin qui est en eux.

Parce que le salut est donné uniquement par la connaissance, toutes ces doctrines ont reçu le nom générique de Gnose, qui vient du terme grec : gnosis (connaissance). Le manichéisme, puis le catharisme et enfin certaines formes de New-Age aujourd’hui en sont les reviviscences au cours de l’histoire.

Pour les gnostiques, tout ce qui est charnel, et le mariage en particulier, est dévalué. Il faut, ou bien vivre la continence, fuir la reproduction sexée, ou bien s’engager dans un libertinage sans limite, puisque les initiés ou spirituels, n’appartiennent plus au monde. Dans les deux cas, la différence sexuelle est l’image même de l’aliénation mondaine. La femme, être faible et informe, doit se muer en homme pour trouver le salut. L’évangile gnostique, dit de Thomas, fait dire à Jésus : « voici, moi, je l’attirerai (Marie-Madeleine) pour que je la rende mâle afin qu’elle devienne un esprit vivant pareil à vous, les mâles ! Car toute femme qui sera faite mâle entrera dans le royaume des Cieux » (n° 118). L’âme doit devenir un pur esprit. Il y a ainsi quelque ironie à voir l’ouvrage de Dan Brown prendre appui sur les évangiles gnostiques pour défendre ce qu’il appelle le Féminin Sacré qui n’est rien d’autre que l’ancien culte de la Déesse-Mère : celui-ci se pratiquait par des hiérogamies sacrées, accouplements avec des prostituées sacrées qui mimaient l’union du ciel avec la terre, pour rendre celle-ci féconde : rien de plus éloigné de la conception gnostique qui rejette violemment la chair et le monde. C’est ainsi que le fameux baiser de Jésus à Marie-Madeleine, que rapporte un autre évangile gnostique, celui de Philippe, doit se comprendre uniquement comme la transmission de la connaissance gnostique à l’initié.

Nous touchons là peut-être au point capital de la gnose, à savoir qu’elle se présente comme un enseignement pour initiés, un ésotérisme. L’idée est que la vérité est cachée et réservée à une élite (ceux qu’on appellera par exemple dans le catharisme, les parfaits). C’est pour cela que leurs évangiles sont restés cachés et que nous ne les connaissons que par les Pères de l’église qui purent y avoir accès ou bien par les découvertes archéologiques (Nag Hammadi particulièrement).

L’homme en quête de la vérité

Que l’homme éprouve naturellement que la vérité le dépasse, qu’en même temps, tout son être aspire à connaître cette vérité, tout cela fait partie du dynamisme humain : l’origine et la fin de l’homme se dérobent à lui et le tournent vers une réalité supérieure, divine. Toutes les civilisations, même les plus primitives, sauf la nôtre, ont été religieuses. Et le succès du roman, qui va bien au-delà de ses qualités de thriller, mais tient aux thèmes abordés, révèle que la recherche d’une vérité cachée continue et recommence à habiter les cœurs d’aujourd’hui. Peut-être est-ce l’indice d’une crise de la vérité scientifique, qui montre son insuffisance face aux grandes questions de la vie.

La question est de savoir comment l’homme aura accès au divin qu’il pressent : est-ce à partir de lui-même ? C’est la voie gnostique qui est un ésotérisme réservé à quelques spirituels, et qui ne demande aucune conversion, aucun engagement éthique, puisque seule la connaissance sauve, et que le monde est dévalué. Ou bien, Dieu va-t-il se révéler lui-même ? Non plus de l’homme vers Dieu, mais de Dieu vers l’homme : telle est la révélation judéo-chrétienne, Dieu se révèle par sa Parole à Moïse et à son Peuple au Sinaï, puis en sa Parole faite chair, Jésus-Christ, à toutes les nations. Mais il y a un prix, que l’orgueil de l’homme soit abaissé, que l’homme se convertisse : c’est plus exigeant. Telle est la première parole du Christ dans l’Évangile : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ».

Quand paraît le Christ, la vérité n’est plus cachée, mais pleinement dévoilée : c’est pourquoi le christianisme n’est pas un ésotérisme réservé à quelques uns, mais un exotérisme proposé à tous. Le Christ ne cache rien. Voici sa réponse au Grand Prêtre qui l’interroge sur son enseignement : « moi, c’est ouvertement que j’ai parlé au monde ; j’ai toujours enseigné en synagogue et dans le Temple, où tous les Juifs se réunissent, et je n’ai rien dit en secret » (Jn 18, 20). Il va même plus loin en affirmant le renversement de l’ordre de la connaissance : « je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché cela aux sages et aux intelligents, et l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 26). La vérité est désormais cachée à ceux qui s’appuient uniquement sur leur intelligence, et révélé aux simples. De quoi faire grincer des dents les orgueilleux... Le christianisme est certes une gnose, mais une gnose pour les simples, offerte à tout homme. La mystique est désormais à la portée de tous. La personne la plus banale en apparence peut vivre la vie mystique la plus intense : étant unie à Jésus qu’elle reçoit dans l’eucharistie et qu’elle goûte dans la prière.

Il est ainsi paradoxal d’entendre le reproche fait à l’Église de cacher la vérité, et cela par des courants ésotériques dont le secret est justement le mode de fonctionnement, et pour lesquels le christianisme, par sa seule existence, est un démenti. On peut y voir là certainement la stratégie de l’accusé devenant accusateur pour masquer ses propres pratiques. En contraste, la vérité de l’Évangile est offerte à tout homme, et aux simples d’abord : c’est une vie, le partage de la vie divine, c’est-à-dire : vivre, aimer, souffrir, se réjouir, non plus à partir de soi, mais dans la force d’un souffle, l’Esprit de Dieu, donné à ceux qui croient.

Mais comment croire ? En reconnaissant la vérité des évangiles ! Mais comment la reconnaître sans croire ? Ne sommes-nous pas enfermés dans un cercle ? Il est déjà possible de reconnaître comme nous l’avons fait que ces textes sont les plus anciens, qu’ils ont été reconnus très tôt par l’Église, comme ceux dont elle vivait, qu’ils ont été depuis transmis fidèlement et qu’au cours des siècles, des témoins, des saints n’ont cessés d’en vivre et d’y puiser la force d’aimer et parfois de mourir. Mais il reste encore à adhérer, à croire : on peut acquiescer à ce qui vient d’être dit, mais rester encore extérieur. Or nous le disions au début avec Paul : c’est Dieu qui révèle en nous son Fils. Croire est donc un don de Dieu et une adhésion intérieure : entre les deux, il y a l’espace de la liberté humaine. Demeurent cependant les évangiles offerts à notre écoute et notre lecture : les entendre, c’est réaliser qu’ils indiquent un lieu autre où parle une autre parole. En disant que nous sommes les fils de Dieu, les évangiles détournent d’eux-mêmes et indiquent un autre lieu où veut parler la Parole : le cœur de l’homme. Les évangiles disent qui nous sommes : seul celui qui entend intérieurement la Parole que Dieu lui dit dans le secret en l’engendrant comme Fils ou Fille, comprend que les évangiles sont vrais.

Que faire alors ? Agir, justement, car il y a quelque chose à faire, au-delà de la simple lecture, même pour celui qui ne croit pas. Le Christ nous met sur le chemin : « celui qui accomplit mes commandements saura si je dis vrai » (Jn 7, 17). Il ne s’agit plus de savoir avant d’agir, mais d’agir pour savoir. Il faut se lancer, tenter l’expérience. Obéir au commandement d’amour du Christ, accomplir un acte de miséricorde, se détourner de soi, n’est pas facile et demande un effort de la volonté, un sacrifice, un renoncement à soi-même. Au creux de cette fournaise, dans ce qui ressemble à une expérience de mort, surgit la puissance de la vie divine agissant au cœur de notre action et nous donnant la joie d’aimer en vérité : « ce n’est plus moi qui vit, mais le Christ qui vit en moi » (2, 22).

Ainsi, c’est en chaque homme, en son action éthique, que se tient la possibilité de découvrir la vérité des évangiles, vérité qui est une Vie, celle de Dieu habitant l’homme.


Pour approfondir :

  • Lucien Houdry, La naissance du Nouveau Testament, Lille, 1999.
  • Hans Jonas, La religion gnostique, Flammarion, 1992.
  • Irénée de Lyon, Traité Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, Cerf et en ligne.

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